LIVRE Xlll. — RÉPLIQUE IRRITÉE DE MAXIMILIEN
Desenne de le réimprimer, au moins sans le cartonner (t). » Robespierre ne faisait donc que formuler ici en proposition une offre émanée de Camille lui-méme, et dans laquelle il voyait un moyen très-sûr de soustraire l'imprudent journaliste à la rage de ses ennemis. On coupait court ainsi è toutes récriminations. Mais Camille ne voulut pas comprendre ; un bon mot lui étant venu è la bouche, il tint à le lancer, a Robespierre , » dit-il, « a bien voulu me faire des reproches avec le langage de l'amitié, je suis disposé à répondre sur le même ton à toutes ses propositions. » Et, comme s'il eût parlé par antiphrase, il se dépêcha d'ajouter : « Robespierre a dit qu'il fallait brûler tous mes numéros, je lui répondrai avec Rousseau que brûler n'est pas répondre(2) . » Atteint eu pleine poi Irine par ce trait assez sanglant, Robespierre ne put s'empêcher de céder k un mouvement d'irritation. « Eh bien ! » s'écria-t-il, « je retire ma motion ; que les numéros de Camille ne soient pas brûlés, mais qu'on y réponde. j> Puis, après s'être demandé si la citation empruntée à Rousseau était bien applicable dans la circonstance, il prononça ces paroles sévères ; « L'homme qui tient aussi fortement à des écrits perfides est peut-être plus qu'égaré. S'il eût été de bonne foi, s'il eût écrit dans la simplicité de son cœur, il n'aurait pas osé soutenir plus longtemps des ouvrages proscrits par les patriotes et recherchés par les contre-révolutionnaires. »
Camille interrompit ici Robespierre pour dire qu'il n'y avait point que des aristocrates qui lussent sa feuille. Or Maximilien n'avait prétendu rien de tel. Aristocrates et patriotes avaient lu les numéros du Vieux Cordelier, les uns avec une joie indicible, les autres avec douleur. Voilà ce qu'avait dit avec raison Robespierre. « Tu me condamnes ici, » ajouta Camille; « mais n'ai-je pas été chez toi? ne t'ai-je pas lu mes numéros en te conjurant, au nom de l'amitié, de vouloir bien m’aider de tes avis et me tracer le chemin que je devais suivre? » A quoi Robespierre riposta sur-le-champs : « Tune m'as pas montré tous tes numéros; je n’en ai vu qu’un ou deux. Comme je n’épouse aucune querelle, je n’ai pas voulu lire les autres: on aurait dit que je te les avais dictés (3). « Camille ne répli-
(1) Voy. U Vieux Cordelier^ numéro 5, p. 98 de Tédilion Maiton.
(2) Journal de la Montagne du iï oiTÔse (it janvier 1794), numéro 59.
(S) L’obsérvaUon de Camille, déjà citée plus haut, ne se trouve pas dans le Journa de la Montagne: nous rempruntons au Moniteur (numéro du 21 nivôse), et nous y insistons parce qu’elle a donné lieu, de la part d'une foule d’écrivains, aux appréciations les plus erronées. M Villiaumé, dans sa rapide et consciencieuse Bûloire de la Révolution^ a bâti, à propos de cette réponse de Camille à Robespierre, une singulière hypothèse, il imagine que Robespierre, Danton et Desmoulins se concertèrent pour diminuer les ri-
HISTOIRE UE ROBESPIERRE
fjna point. Or les deux premiers numéros du Vieux CordeÜer ne contenaient rien de répréhensible au point de vue de la politique révolutionnaire. Cependant il était déjà permis de pressentirles tendances réactionnaires auxquelles, cédant à des applaudissements et peut-être à des sugge.stions perfides, devait se laisser aller l’auteur. Robespierre approuva-t-il ces deux premiers numéros? Rien n’autorise à le supposer; Camille ne le dit point, et il y a tout lieu au contraii-e de croire qu'ils n’eurent point l’approbation de Maximilien, puisque celui-ci refusa de jeter les yeux sur les épreuves des numéros suivants. Voilà qui est bien clair, bien positif, bien irréfragable; cela n’a pas empêché nombre d’écrivains de prétendre, dans le but évident de nous présenter Robespierre comme ayant abandonné Camille après l’avoir en .quelque sorte encouragé, qu’il avait approuvé et môme corrigé de sa main les numéros du Vieux Cordelier. Ah ! que la vérité a de peine à se faire jour dans l’histoire!
Camille Desmoulins, ajouta Robespierre, a voulu se dédommager du blême des patriotes par les adulations des aristocrates et par les caresses de beaucoup de faux patriotes, sous lesquelles il n’aperçoit pas l’intention de le perdre. A quelqu’un qui blâmait scs écrits, il dit pour toute réponse : « Savez-vous que j’en ai vendu cinquante mille exemplaires?» Maximilien termina en demandant — ce que d’abord il aurait voulu éviter à tout prix — la lecture des numéros de Camille. « S’il se trouve des individus qui défendent ses principes, ils seront écoutés, mais il se trouvera des patriotes pour leur répondre (1). » Un secrétaire commença sur-le-champ la lecture du numéro 4 du Vieux Cordelier, lecture interrompue à diverses reprises par les marques de la plus vive improbation. Robespierre s’y attendait bien. A sa prière, la société remit au lendemain la lecture du numéro 3 et celle du numéro 55, où Camille prétendait se justifier. Mais quand Maximilien s’aperçut de l’impression défavorable causée sur les e.sprits par le journal de son ami , il songea tout de suite à demander qu’on cessât cette lecture. Seul au milieu
gueurs. Il fut co«venw, dil-ilf que CamiHe reprendrait la plume pour démasquer les héber- Ustes. Robespierre, ajoute-t-il, lut les épreuves des premiers numéros du Vieux Cordelier, qu*iL APPROUVA (t. IH.p. lS5de l’cdiiion Lacroii). Ou voit comme tout cela est contraire à la réalité et contredit par les explications mêmes de Desmoulins et de Robespierre. M. Marc Dufraisse, dans son élude sur Camifle Desmoulins, élude dont nous avons signalé plus haut les regrettables erreurs, va plus loin: a Robespierre propose de brûler les numéros du Vieux Cordelier, et il les avait corrigés de sa haïr. » Et M. Marc Dufraisse d’ajouter, au sujet de la réponse de Camille : « Encore un Irait d’esprit que ee malheureux payera cher! » oubliant, comme le fait très-bien remarquer M. I^uis Blanc, qu’après ce irait d’esprit Robespierre vint encore une fois au secours de Camille.
(!) Journal de la Montagne du ü nivése (Il janvier fîDé), numéro 59.