LIVRE XIII. — CAMILLE RAYÉ DE LA LISTE DES JACOBINS
décider au sujet de Camille. Il était près de minuit quand on leva la séance (11.
L’opiniâtreté avec laquelle Robespierre s’était opposé à la mesure d’ostracisme dont on avait voulu frapper Desmoulins n’avait pas été sans exaspérer les amis d’Hébert (2) et tous les exagérés qu’il avait en même temps stigmatisés. On ne manqua pas de répandre les commentaires les plus malveillants sur l’indulgence dont un membre du comité de Salut public avait couvert l’auteur du Vieux Cordelier. On alla jusqu’à prétendre le lendemain, dans les groupes et dans les cafés, que sa proposition de discuter les crimes du gouvernement anglais cachait l’intention bien évidente de soustraire à la vindicte de la société un journaliste coupable. Les ennemis de Camille réunirent tous leurs efforts, et à la séance du 21 nivêse (10 janvier 1794), ils parvinrent à obtenir son exclusion de la société. Ainsi se trouvait rayé de la liste des Jacobins ce vétéran de 1a Révolution, ce premier soldat des premiers combats. La grande popularité de Robespierre avait été impuissante à le couvrir de son ombre.
Au moment où sa radiation venait d’être prononcée, un membre proposa à la société d’appliquer la même mesure à Bourdon (de l'Oise). Plus heureux que Camille, Bourdon trouva dans l’ingénieur Dufourny deVilliers un défenseur empressé. La question, prétendit ce dernier, était mûre pour Desmoulins condamné par ses écrits, elle ne l’était pas suffisamment pour Bourdon (de l’Oise). Robespierre vit là l’occasion de faire revenir peut-être la société sur la decision sévère qu’elle avait prise à l’égard de Camille, il ne la laissa point échapper. Il s’étonna que Dufourny, si exact, si sévère à l’égard de l’un, se montrât si indulgent pour l’autre, ainsi que pour Philippeaux. Quelques écrits contre-révolutionnaires étaient sortis de la plume de Camille, mais en revanche, que de pages tracées par lui en faveur de la Révolution ! Il avait dans le temps puissamment servi la cause de la liberté ; par où Philippeaux avait-il jamais bien mérité de la patrie? Le premier ne tenait nullement aux aristocrates, tandis que le second avait un parti puissant parmi eux. Sans doute,
(i) Moniteur et Journal de la Montagntt uM tuprà,
(i) Ce qai n'empêche pas M. Michelet de nous présenter Robespierre corame se jetant dans les bras d« CoUot, d'Hébert etde Roosin. {Hietoiré de la Réeolutia%f t. VU, p. é9.)
SOUS le rapport du talent, Camille pouvait paraître plus dangereux que Philippeaux, qui en était tout à fait dépourvu, mais celui-ci n’avait été qu’un mauvais soldat du gir ondinisme, et s’il avait passé à la Montagne, c’était à . l’heure où il l’avait vue victorieuse.
Gela dit, Robespierre rappela que le véritable ordre du jour de cette séance était la discussion sur les crimes du gouvernement anglais et les vices de la constitution britannique, discussion dont Pitt frémirait à coup sûr. Comment l’avait-on oublié, et pourquoi avait-on ramené le débat sur Camille Desmoulins? Il ne prêtait point à Dufourny l’intention d’avoir voulu défendre un homme taré dans l’opinion publique ; seulement il était, quant à lui, tellement las de ces luttes personnelles renouvelées chaque jour qu’il lui était impossible de ne pas les flétrir en passant.
A ce moment, un membre, quelque ami de Philippeaux ou de Bourdon (de l'Oise), laissa tomber le mot de dictateur. Alors Robespierre, relevant vivement l’expression : « Quiconque aujourd’hui est un ambitieux, est en même temps un insensé. » Dictateur! aurait-il pu répondre, et je n’ai même pas eu le pouvoir de vous empêcher de prononcer la radiation de Camille. On renouvelait contre lui cette vieille et banale accusation empruntée à Louvet, « Parce que j’ai exercé dans le comité de Salut public un douzième d’autorité, on m’appelle dictateur, » dit-il : « ma dictature est celle de Lepeletier, de Slarat. » Interrompu ici par les applaudissements de l’assemblée, il reprit bien vite : « Vous m’avez mal entendu; je ne veux pas dire que je ressemble à tel ou tel ; je ne suis ni Marat ni Lepeletier, j’ai la même dictature qu’eux, c’est-à-dire les poignards des tyrans. » De nouveaux applaudissements éclatèrent, plus vifs celte fois. Se sentant encouragé, Robespierre conjura la société de lai.sserlà toutes les querelles particulières, de s’occuper des moyens de salut public au lieu de songer h l’expulsion d'un journaliste, et il invita les Jacobins h passer séance tenante à la discussion des vices du gouvernement anglais.
Appuyée par Collot d’Herbois et même par Dufourny, sa proposition fut sur-le-champ mise aux voix; l’épreuve ayant paru douteuse, quelques membres en profilèrent pour réclamer avec insistance la radiation de Bourdon (de l’Oise). Oubliant scs griefs contre ce dernier, dans lequel il vit toujours un intrigant de la pire espèce, Robespierre le couvrit également de sa protection pour ne pas avoir l’air de parler uniquement en faveur de Desmoulins. Comme certains patriotes lui faisaient un crime de s’intéresser à l'auteur du Vieux Cordelier, il rappela la franchise avec laquelle