LIVRE XIII. — CAMILLE RÉINTÉGRÉ
il s'était expliqué sur son compte. Après quoi s’attaquant directement à ceux qui s’acharnaient à réclamer la radiation de Camille et celle de Bourdon , il flétrit la conduite des faux patriotes dont une animosité personnelle dirigeait seule les actions. Pour lui, s’il n’y avait pas dans la société une masse pure de citoyens désintéressés, et dans la Convention un excellent esprit public, il resterait enseveli au fond de sa maison, résolu îi y attendre la fin des combats que le peuple était obligé de livrer aux innombrables ennemis qui voulaient le sacrifier à leur ambition. «11 faut, sans clabauderies et sans prévention, discuter les intrigues, et non un intrigant en particulier, » poursuivit-il. « Je dis qu’en chassant Desmoulins, on fait grâce à un autre individu, et qu’on épargne d'autres intrigants... Je demande qu’on s’occupe des moyens d’exterminer à jamais les intrigues qui nous agitent au dedans, et qui tendent toutes à empêcher l’affermissement de la liberté. Il faut les discuter dans leurs agents, dans leur esprit, voilà ce que plusieurs personnes n’osent pas faire, et ce qu’ils veulent écarter en vous parlant de Camille Desmoulins, d
Ce n’était pas le compte des ennemis de ce dernier. «Camille est déjà chassé, » répondit Dufoumy, « ce n'est pas de lui qu’il s’agit. » Mais Robespierre était tenace, il revint à la charge. Certes il ne suspectait par le patriotisme de Dufourny, il n’accusait point ce membre de tremper dans les intrigues auxquelles il avait fait allusion ; mais s’ensuivait-il que ces intrigues ne dussent pas être dévoilées et publiquement discutées? S'il s’opposait à la radiation isolée de Desmoulins, c’était parce qu’à son avis l’intérêt public ne consistait point en ce qu’un individu se vengeât d’un autre, en ce qu’une coterie triomphât d’une coterie, mais bien en ce que toutes les intrigues fussent impartialement mises à jour. 11 pria donc la société de regarder comme non avenu son arrêté relatif à Camille Desmoulins, de ne point s’occuper désormais des querelles particulières, et de mettre définitivement à l’ordre du jour les crimes du gouvernement britannique.
Quelques membres voulurent prendre la parole pour répondre, mais l’assemblée se trouvait en proie à une émotion extraordinaire, l’agitation qui régnait dans la salle empêcha les opposants de parler; cette fois Robespierre avait vaincu. La société rapporta l’arrêté qui chassait Camille de son sein, et décida qu’elle commencerait dans la séance du 25 nivôse la discussion des crimes du gouvernement anglais (1).
(I) Moniteur du 25 siTÔss (UjiuTitr 1794) et Journal de la Montagne du mime jour.
HISTOIRE UE ROBESPIERRE
On voit ce qu’il fallut souvent d’efforts et de persistance à Robespierre pour obtenir les choses les plus justes du inonde, et combien sont dans le faux ceux qui vont soutenant que la Convention et la société des Jacobins votaient aveuglément sur un geste dé sa main ou une parole de sa bouche. La conduite de Maximilien en cette ârconstance fut généralement approuvée dans les journaux du temps. La Feuille du Salut public, journal de Rousselin et de Carat, donna son opinion en ces termes : « On ne peut s’empêcher de rappeler que déjà les vendéens et les piteux s’attendoieut à moissonner largement dans une querelle par laquelle ils espéroient distraire de la chose publique à la faveur du pour et du contre; c'est dans ce moment que Robespierre leur ferma irrévocablement la bouche par le véritable ordre du jour ; la discussion du gouvernement anglais. La justice du peuple marchant à la voix de Robespierre étouffa alors ces débats qui eussent été interminables (1). » Voici comment, de son cêté, Camille Desmoulins témoigna sa reconnaissance à Maximilien, dont suivant sa propre expression l’oraison n’avait pas duré moins d'une heure et demie : « Je me réjouis que l’heureuse diversion sur les crimes du gouvernement anglois ait terminé tous nos combats; c’est un des plus grands services qu’aura rendus à la patrie celui qui a ouvert cette discussion, à laquelle je compte payer aussi mon contingent (2). »
Ah ! si les sages conseils de Robespierre eussent été suivis, si à sa voix l’apaisement se fût fait dans tous les cœurs, si l’intérêt général l’eût emporté sur les passions particulières, si Hébert et Camille eussent étouffé des haines sanglantes et consenti à cesser le combat à mort qu’ils se livraient, les choses auraient fort probablement pris une tout autre face, et nous n’aurions point à enregistrer dans
SaTeZ'Vous comment M. Hich«lei rend compte de cette laborieuse séance! Trois lignes lui surflsent, et quelles lignes! « Aux premiers mots qu’il prononça (Robes-^ pierre), une voix s’écria : Dictateur! La société refusa de rayer Bourdon (de l’Oise) et rapporta la radiation de Desmoulins. • (T. Vil, p 53.) Ainsi, de la rédaction de H. Michelet il semble résulter que Robespierre réclama la radUiiou de Bourdon*, et qn’il s’opposa au rapport de l'arrété qui excluait Desmoulins. Et comme si rhislorien eftt craint que le lecteur ne se méprti sur le sens de son texte énigmatique, il a eu soin d’ajouter: Ci A ces échecs manifestes, à eet éloignement visible de l’opinion...» Invoquei donc, après cela, l’autorité de M. Michelet!
(1) La Feuille du Salut pu&R'c du 16 pluviAse, numéro 216.
(3) Le Vieux Cordeliers numéro 6, p..150 et 1.%4 de l’éd. Manon. — M. Michelet, dans sa déplorable partialité et sou incroyable légèreté, imagine que ce fut pour gagner du temps que Robespierre, « voyant que le procès contre les représentants était loin d’être mûr encxire, » établit une espèce de concours sur les vices du gouvernement anglais (t. VII, p. U3j. Quel singulier bistorien que M. Michelet!