‹ Histoire de Robespierre d'après des papiers de famille les sources originales et des documents entièrement inéditsChapitre 154 sur 354 · LIVRE xm. — RAPPORT SUR LA FACTION FABRE D'ÉGLANTINE · texte numérisé non relu

LIVRE xm. — RAPPORT SUR LA FACTION FABRE D'ÉGLANTINE

sion qu’ils attendent d’exécuter quelque sinistre dessein ; car les agents des cours étrangères sont lé qui soufflent le feu , qui font concourir é leur but funeste l’orgueil, l’ignorance, les préjugés des deux partis... » Ainsi se trouvaient parfaitement définies les deux factions. L’une comprenait Fabre, Dubois-Crancé, Merlin (de Thionville), Philippeaux, Bourdon (de l’Oise), Montant, qui, par un touchant accord avec le Père Duchesne, ne cessait de réclamer les têtes des soixante-treize, Lacroix, Camille Desmoulins « égaré par une impulsion étrangère, » tous s’acharnant à battre en brèche le gouvernement, dont les principes connus, disait Robespierre, étaient de réprimer les excès du faux patriotisme, sans détendre le ressort des lois vigoureuses nécessaires pour comprimer les ennemis de la liberté ; l’autre avait pour meneurs Hébert , Momoro, Brichet, Vincent, Ronsin et leurs amis.

Aux uns Maximilien reprochait, avec quelque fondement, de prêcher une doctrine lâche et pusillanime, quand les ennemis de la liberté poussaient de toutes leurs forces à un excès contraire ; aux autres, avec non moins de raison, d'oublier les trônes pour renverser les autels, de confondre la cause du culte avec celle du despotisme, de vouloir forcer le peuple à voir dans la Révolution, non le triomphe de la vertu, mais celui de l'athéisme, non la source de son bonheur, mais la destruction de toutes les idées morales et religieuses, d’ériger enfln en crime d’État le fait d’aller à la messe. Comment ne pas rendre hommage aux efforts généreux de Robespierre pour sauvegarder la liberté de conscience ! Nous verrons tout à l’heure son frère, docile à ses inspirations, lutter avec une suprême énergie contre les hébertistes des départements et faire mettre en liberté des milliers de paysans et de dévotes dont tout le crime avait consisté à entendre la messe.

Le grand crime de Fabre d’Églantine aux yeux de Robespierre était d'organiser un véritable système de contre-révolution dans le but secret de relever le trône (1). Il ne pouvait oublier sans doute qu’au mois d’avril précédent Biroteau avait accusé ce môme Fabre d’avoir proposé au comité de Défense générale de substituer un roi à la République comme l’unique moyen de salut pour la France, et que Fabre n’avait pas répondu un mot à une accusation si formelle (2). La conduite louche et tortueuse de Fabre depuis celte époque l’avait peut-être confirmé dans l’opinion que cette accusation était vraie. Maintenant, le crut-il coupable d’avoir falsifié un décret de la Convention? Cela n’est pas probable, puisqu’il n'en dit mot ni dans son

(1) Noies pour le rapport de Siint-Jnst sur tes dsDtonistes, p. 21 .

(2) Voyez k ce sujel le Uonileur du 3 arril 1793.

projet (le rapport ni dans les notes fournies par lui à Saintniust pour le procès des dantonistes. Toutefois la réputation de Fabre sous le rapport de la probité était on ne peut plus mauvaise. Devant le tribunal révolutionnaire Chaumelte affirma qu’il avait été exclu de la commune pour avoir, étant secrétaire, reproduit d'une manière infidèle les débats du con.seil général (1). Robespierre n’en avait pas meilleure opinion, et dans ses notes il déclare que Danton lui-même lui avoua les escroqueries et les vols de Fabre dans la fameuse affaire des souliers achetés par celui-ci lorsqu.il était secrétaire du ministère de la justice, et revendus pour son compte à l’armée (2). Était-ce là une pure invention? De la part d’un homme tel que Maximilien, ce n’est guère à présumer.

Quoi qu’il en soit, ce fut surtout au point de vue de ses erreurs et de ses fautes politiques que Robespierre le jugea dans son projet de rapport. Il lui reprocha d’avoir égaré' Camille qui s’inclinait devant l’auteur du nouveau calendrier comme devant un génie de premier ordre ; il le traita enfin comme le chef d’une des deux coteries si bien dépeintes par sa plume, coteries dont les menées en sens contraire lui paraissaient également funestes, et qui lui faisaient dire è ses collègues de la Convention : s Vous semblez placés aujourd’hui entre deux factions ; l’une pri*;che la fureur et l’autre la clémence ; l’une conseille la faiblesse et l’autre la folie ; l’une veut miner le temple de la liberté, l’autre veut le renverser d’un seul coup ; l’une veut faire de la liberté une Bacchante et l’autre une prostituée; l’une veut vous transporter dans la zone torride et l’autre dans la zone glaciale: mais remarquez bien qu’aucune d’elles ne veut avoir rien à démêler avec le courage, avec la grandeur d’c'lme, avec la raison , avec la justice. (3) » Robespierre ne penchait donc pas plus du côté des exagérés que du côté des indulgents, et il donnait une grande preuve de sa sagesse politique en suivant la route tracée par la raison entre les deux coteries.

Maintenant, quelles étaient les conclusions de son rapport? 11 est assurément fort difficile de le dire d’une façon précise puisqu’on ne les a pas, soit que ce projet n’ait pas été achevé, soit que la fin ait été supprimée par les Thermidoriens (4). Il est permis toutefois

(1) Procès de Cbauinetie et autres, dans ['Histoire parlementaire, i. \X\II , p.

(2) Notes pour le procès des dantonistes. A l’égard de celle affaire des souliers, voyrr les pièces supprimées par Courtois et rétablies dans les Papiers taddi/e, t. III, p. 3i6 et suivantes.

(3) Projet de rapport sur la faction Fabre d’Églaniine. Papiers inédits, p. 48, t. Ut. Celte pièce figure sous le numéro LVt a la suite du rapport de Couriois.

(4) L’original de ce projet de rapport, de la main de Robespierre, est aux irràteei. A. R., F. 7, 4436.

MVRK XIII. — SA MODÉR.ATIOX A I.'ÉGAIUI DK DANTON 369

(le les supposer fort modérées, et ce fut lîl, sans mil doute, ce qui empêcha les comités de Salut public et do Sûreté générale d'adopter le projet de leur collègue. On trouvera cette supposition toute naturelle si l'on se reporte au langage plein de fureur des Amar, des Voiilland et des Hilluiid-’Varenne. Nous avons cité toutà l'heure les paroles terribles et menaçantes de ce dernier contre Danton. Or, dans .son projet de rapport Robespierre n'avait môme point jirononcé le nom de ce vieil athlète de la Révolution; :'i peine y avait-il fait allusion, et encore en des termes où se devinait suffisamment un reste de véritable intérêt pour Danton. « Par lui (Fabre d'Églanline), le patriote indoleijt et lier, amoureux à la fois du repos et de la célébrité, était etiehaîné dans une lAche inaction ou égaré dans les dédales d'une politique fausse et pusillanime (t)...» En comparant la modération de ce langage à la violente .sortie de Rillaud, on ne doit pas s'étonner du mécontentement de celui-ci à la lecture du rapport de son collègue.

ün jour, dans une séance du comité de Salut public, Billaud- Varenne proposa à l'imiiroviste èses collègues de mettre Danton en état d'arrestation. A cette proposition inattendue, Robespierre se leva coiiimo un furieux, suivant la propre expression de Rillaud, et .s'é'cria qu'on voulait perdre les meilleurs patriotes (2). Ce fut vraisemblablement aussi vers cette époque qu'eut lieu cette scène si caractéristique. Nous verrons bientét comment Maximilien fut, à force d’obsessions, amené à croire lui-môme à la culpabilité de Danton. Mais cette exclamation si énergique et qui jiartait si bien du cœur, comment se fait-il que les aveugles partisans de Danton ne .se la rappellent jamais et qu’ils persistent à voir dans Robespierre le principal instrument de la perte de leur idole? L’absolue prévention en faveur de l'un ne doit point dispenser de la nécessité d’être juste envers l'autre.

Deux mois plus tard, dans la séance du 26 ventôse (16 mars 1791), Amar donnait à la Convention lecture de son rapport sur cette triste affaire du décret falsifié, où se trouvaient impliqués cinq membres de la Convention nationale. Le rapporteur du comité de Sûreté générale présenta Fabre, Delaunay (d'Angers), Julien (de

(IJ Projet de rapport sur ta factioa Fabre d’Églantine. Papieri inédilt, t. II, p. 46.

{i) Paroles de BitlauJ-Varcnne dans ta séance du 9 thermidor. Voyes le Uonileur (lu 11 iberiuidor (29 juillet 1794),

IllSTOinE DE ROBESPIERRE

Toulouse) et Chabot coniim; les auteurs d’une conspiration ayant pour but d’avilir, de diviser et de dissoudre la représentation nationale, et il conclut il leur renvoi devant le tribunal révolutionnaire. Bazire leur était adjoint comme complice. On se rappelle comment cette sale affaire de corruption, assez embrouillée encore aujourd’hui, et dans laquelle fut impliqué Fabre d Églantine, avait été dénoncée au comité de Sûreté générale par Chabot et par Bazire, qui, fortement compromis l’un et l’autre, ne recueillirent même pas le bénéfice de leur dénonciation.

L’œuvre du rapporteur manquait de sanction morale, en ce sens qu’elle ne contenait pas une réprobation assez énergique des faits honteux déroulés devant la Convention, et qu’elle ne marquait pas suffisamment l’horreur de l’Assemblée pour de pareils crimes. Billaud-Varenne, le premier, signala cette lacune. 11 fallait, dit-il, accuser les coupables d’avoir voulu avilir la représentation nationale en violant les principes de l’honneur et de la probité. Robespierre prit ensuite la parole. En oubliant de dénoncera l’univers le système de diffamation inventé par les ennemis de la liberté, le rapporteur avait, à son avis, omis la chose la plus essentielle. La main de l’étranger n’était-elle pas évidente dans ces tripotages dont se rendaient complices un certain nombre de membres de la Convention’? Malheur à qui se laissait tenter! Comment! Pitt pouvait se vanter avec dédain qu’il y eût des voleurs parmi les .Montagnards! Ah ! comment ne pas comprendre et ne pas partager l’indignation de Robespierre au spectacle de ces honteux trafics? Comment surtout ne pas applaudir sans restriction à ce défi hautain jeté par lui à tous les despotes, magnifique protestation de la probité républicaine contre les vices de la monarchie : « J’appelle les tyrans de la terre à se mesurer avec les représentants du peuple français; j’appelle à ce rapprochement un homme dont le nom a trop souvent souillé cette enceinte et que je m’abstiendrai de nommer; j’y appelle aussi ce parlement d’Angleterre associé aux crimes libcrticidcs du ministre que je viens de vous indiquer, et qui a, dans ce moment, avec tous nos ennemis, les yeux ouverts sur la France pour voir quels seront les résultats du système affreux que l’on dirige contre nous. Savez-vous quelle différence il y a entre eux et les représentants du peuple français? C’est que cet illustre parlement est entièrement corrompu, et que nous comptons dans la Convention nationale quelques individus atteints de corruption ; c’est qu’à la face de la nation britannique les membres du parlement se vantent du trafic do leur opinion et la donnent au plus offrant, et que, parmi nous, quand nous découvrons un traître ou un homme cor-

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