LIVRE XIII. — A PROPOS DE Vlf(CE^T ET OE RONSIX
renseignements de nature Ji l’influencer très-favorablement, car ces renseignements, il les tenait d’un homme en qui il avait une entière confiance, d’un des adjoints du ministre Boucbotte, de ce d’Aubigny que tout récemment il avait soustrait à la vengeance de Bourdon (de l’Oise). Quelques jours auparavant, il avait reçu de d’Aubigny le billet suivant : « Je t’envoie les placards de Vincent, contenant sa vie et sa profession de foi; lis-les attentivement, tu verras comme ils l’ont calomnié ! Rends-lui justice, il la mérite. — Adieu, je t’embrasse de toute mon âme (1). » Mais d’autre part Ronsin et Vincent avaient des défenseurs infiniment suspects à Robespierre. Celui-ci crut donc devoir engager ses concitoyens â garder la neutralité, dans l’intérêt même des prévenus. « Le comité de Sûreté générale, » dit-il aux Jacobins, « parait être convaincu qu’il n’y a aucune preuve valable contre le patriotisme de Ronsin et de Vincent; c’est â cause de cela qu’il faut laisser agir le comité afin que l’innocence de ces deux citoyens soit proclamée par l’autorité publique, et non par une autorité particulière. Il n’y a rien de pire pour l’innocence opprimée que de fournir aux in-
(1) Lettre en date du 13 niT6se(2 jauvier 1794). L'original de celle lettre, non insérée par Courtois, est aux Àrchicett F7.4436, liasse R. Nous pouTons signaler ici une des nombreuses coquineries de Courtois. Peu après l'arresUlion de Vincent, d’Aubigny avait reçu d'un de ses amis, nomnié Gâteau, excellent patriote, très-protégé de Saiot-Just, quoique un peu de la trempe de Vincent, et employé pour le moment à Strasbourg dans les subsistances militaires, une lettre où Gateau se plaignait en ternies fort vifs de cette arrestation : (c C'est, » disait-il , a sur la motion de NM. Fabre d'Églanti^e et Bourdon (de l'Oise); c’est le premier échelon pour en venir à reslimabte Boucbotte et h toiib les patriotes un peu vigoureux qui sont assez clairvoyans pour ne pas croire à la vertu de quelques hommes qui veulent forcer au respect pour leur immoralité même, parce qu’ils peuvent manier h leur gré ou plutôt b celui de leurs lâches et dégoûtantes passions la hache révolutionnaire... Du diable si personne m'empêche de rire de pitié et d'indignation quand je verrai tous les Bourdon de la Convention, les Fabre d’Églaniine, les Thuriot, etc., prôuer la morale et la vertu, et prêcher rabnégatiou de soi-même. O sainte liberté! chère République! h quelles mains es-tu quelquefois abandonnée !... Oh! oh! si Vincent avait pu devenir contre-révolutionnaire, je ne croirois plus, non jamais, b la vertu d'aucun des btnains... Strasbourg, 2 nivôse... »
Courtois n’a pas inséré cette lettre à la suite de son rapport, mais, en parlant de Gateau, il a écni : « Il avait pour cachet une guillotine dont l'empreinte est encore sur la cire qui scellait une de ses lettres. » (P. 2^, en note.)
Or, c'est là qu'est U coquinerie. Ce cachet n'était nullement celui de Gateau. On sait combien la République se montra sévère pour les fripons, et surtout pour ceux qui volaient en fournissant l'équipement et la nourriture du soldat. Aussi l'administration des vivres avait- elle adopté pour cachet une guillotioe avec ces mots en exergue: Saéiwfatices mili/atre«; au bas, sur un écusson, on lisait : Gicfini aix fripons. On comprend que cette devise ait produit un assez mauvais effet sur Courtois, qui avait eu maille à partir avec le comité de Salut public au sujet de rapines dont il était accusé. Tel était le cachet appliqué sur la lettre de Gateau, cl qu'on peut voir aux ArrAtCM ,F7 4136, liasse R).
HlSTOIRi; IIK ItOBESRIERItK
ti'igant!^ le prétexte de dire qu’on leur a forcé la main, et que les individus qui auraient obtenu la liberté étaient des factieux, puisqu’ils voulaient opposer une force k la volonté nationale... » La société, applaudissant aux judicieuses observations de Robespierre, écarta par l’ordre du jour la proposition de Léonard Bourdon (t).
Quelques jours plus tard, le t i pluviôse (2 février 1794), Voulland, au nom du comité de Sûreté générale, ayant proposé k la Convention nationale de décréter la mise en liberté de Ronsin et de Vincent, on entendit Philippeaux et Bourdon (de l’Oise) protester de la façon la plus énergique. Or, en cette circonstance, qui vint au secours des détenus? fut-ce Robespierre? Non; ce fut Danton, dont les amis poursuivaient avec tant d’acharnement le commandant de l’armée révolutionnaire et l’adjoint du ministre Bouchotte. Tout en convenant du caractère violent et impétueux de Vincent et d'Hébert, il les défendit résolûment, et reprocha k Philippeaux de s’abandonner k des préventions individuelles, de commettre des erreurs où les malveillants pourraient voir un plan de contre-révolution. Danton pressentait-il ici le sort réservé k Philippeaux? Entreprenait-il la défense de deux ultra-révolutionnaires afin d’être plus k l’aise pour prendre celle de Fabre d'Églantine? Gela est possible, et il ne parut pas s’en cacher. Toujours est-il qu’il témoigna aux deux victimes de Fabre et de Bourdon le plus touchant intérêt, et ce fut certainement grûce k lui qu’au milieu des applaudissements, la Convention décréta la mise en liberté de Ronsin et de Vincent (2).
Eh bien! malgré cela, un historien de nos jours n’a pas craint de nous présenter Robespierre comme donnant un certificat d’innocence aux hébertistes... parce qu’il avait besoin d’eux (3)! Quelle confusion ! quelle aberration ! Et pourquoi Robespierre aurait-il eu besoin des hébertistes? Et pourquoi n’aurait-il pas cru à l’innocence de certains d’entre eux, accusés par des hommes comme
(1) Séanre des Jacobins du 9 ploTidse an II. Yoy. U Moniteur du 13 pluviôse (1*' février 179i).
(2) Vnv. le Moniteur du 16 pluviôse (é février 179i).
(3) Histoire de la Révolution^ par Michelet. — N. Michelet a employé ici un procédé étrange, pour ne pas dire plus; jugei-cn : Au lieu de ces paroles que noua avons ci» tées d’après le Moniteur : u Le comité de Sûreté générale parait être convaincu qu'il n'y a aucune preuve valable contre le patriotisme de Vincent et de Ronsin, » M. Michelet fait dire h Robeapierre : a Le comité sait qu’il n'exiate rien h leur charge, etc. a Du récit de M. Hii hrlet U résulte pour le lecteur que Robespierre se porta fort de rinno-^ cence de Vincent et de Ronsin , ce qui est absolument contraire a la vérité. M. Miclielet, bien entendu, suivant sa coutume de supprimer tout ce qui gène son système historique, ne dit mot du discours de Danton. On a ditde l’illustre écrivain que ce n’était pas no historien, mais un eoyani en histoire. Hélas !
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l’Ililippeaux Pt Bourdon (du l’Oise]? Est-ce qu’i’i cette époque ils ■s'étaient mis en révolte contre la Convention ? Est-ce qu’ils avaient agité le drapeau de rinsuiTection? On verra bien tout h l’heure si Robespierre était un homme capable de transiger avec sa con- •science, et de sacrifier à de bas calculs la probité politique.
Cependant, aux Jacobins, les regrettables discussions personnelles avaient fait place aux débats sur les crimes du gouvernement anglais et les vices de la constitution britannique. Un certain nombre d’orateurs avaient parlé déjà, lorsque dans la séance du 9 pluviôse (28 janvier 1794) Robespierre prit la parole à son tour pour dire un mot sur la question. Selon lui, cette question avait été mal traitée jusque-là, parce que la plupart des orateurs, au lieu de discuter devant toute l’Europe, en pré.sencc du peuple anglais et en le prenant en quelque .sorte à témoin, les crimes de Pitt, avaient jeté l’anathème à toute la nation bitannique au lieu de chercher à l’éclairer, comme si elle eût été responsable des actes de son gouvernement. On avait oublié la calomnie, les préjugés et les passions, cette triple barrière morale élevée par les tyrans entre tous les peuples et la République, efpar une imprudence pareille à celles qu’avaient commises en France un certain nombre de patriotes, on risquait de faire rétrograder l’opinion publique en la devançant. Le peuple anglais, prétendait Maximilien, était encore de deux siècles en arrière de nous sous le rapport de la moralité et des lumières, parce que la politique de ceux qui le gouvernaient avait toujours été d’intercepter la vérité à .ses yeux et de l’armer contre le peuple français. Opprimé et ruiné, il arriverait, lui aussi, par la force de l’exemple, à faire une révolution. Quant à Pitt, ce ministre imbécile d’un roi fou, il serait renversé. Celui-là était digne des petites-maisons, pensait Robespierre, qui s’imaginait qu’avec des vaisseaux ce ministre allait bientôt affamer la France et lui dicter des lois ; l’orateur .s’étonnait qu’il y eût au XVIII' siècle un homme assez dépourvu de bon sens pour penser à de pareilles folies. On sait combien il fallut de folies d’un autre genre pour que ces paroles de Robespierre reçussent, vingt ans plus tard, un démenti sanglant. En terminant, et toujours fidèle à son système de tolérance religieuse, il engagea ses concitoyens à ne mêler ni les évêques ni la question religieuse à une pareille discussion, puis il proposa à la société de n’ordonner
iiisToinK UE noBESpiEnnE
dfsormais l'impression d’un discours qu'après un mûr examen; ce qui fut arrûlé au milieu des applaudissements (1).
Le surlendemain (1 1 pluviôse), Robespierre monta de nouveau ûla tribune pour traiter la question et répondre en même temps à divers orateurs qui celle fois lui avaient paru témoigner un peu trop de sympathie pour le peuple anglais. Peut-être lui-même, dans la lièvre du patriotisme et dans l’ardeur de l’improvisation, tomba-t-il dans un excès contraire et oublia-t-il un peu ses recommandations de l’avantveille. Il consentait bien à distinguer le peuple anglais de son gouvernement, mais h 1a condition qu’il le punît de ses attentats contre la liberté; jusque-là il ne pouvait s’empêcher de le regarder comme complice des crimes de ce gouvernement perfide. « Assurez votre liberté avant devons occuper de celle des autres!» .s’écriait-il. « Je n’aime pas les Anglais, moi, parce que ce mot me rappelle l’idée d’un peuple insolent osant faire la guerre au peuple généreux qui a reconquis .sa liberté. Je n’aime pas les Anglais, parce qu’ils ont osé entrer dans Toulon pour y proclamer un roi... Je n’aime pas les Anglais, parce que leur gouvernement, perfidement machiavélique envers le peuple même qui le souffre, a osé dire et proclamer qu’il ne fallait garder aucune foi, aucune règle d'honneur avec les Français dans celle guerre..., parce qu’une partie du peuple, les matelots, les soldats, a soutenu par les armes celle odieuse proclamation. Lu qualité de Français, de représentant du peuple, je déclare que je hais le peuple anglais... » Il faut se rappeler l’exaspération dans laquelle les maïueuvres de l’Angleterre contre la Républiciue avaient jeté la plupart des patriotes pour se rendre bien compte des acclamations jiar lesquelles furent accueillies ces paroles de Robespierre.
Cependant, il eut soin de faire une restriction ; il déclara que comme homme il s’intéressait à la nation anglaise; seulement, jusqu’à ce qu’elle eût anéanti son gouvernement, il lui vouait une haine implacable, parce qu’il y avait à ses yeux quelque chose de plus méprisable encore qu’un tyran, c’étaienldes esclaves. Pilt était corrompu, mais ceux qu’il employait l’étaient bien davantage. C’était là une de ces vérités dont on ne lient pas assez compte en général; les tyrans disparaissent, balayés par les révolutions, et les vils instruments dont ils se sont servis ne sont pas toujours assez brisés pour ne pas nuire à la liberté renaissante. On parlait beaucoup, continuait Robespierre, du parti de l’opposition; les prochains débats du parlement donneraient la mesure de sa force et
(I) ilu 13 pluviôse février 1791).
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