LIVRE xm. — RAPPORT »l R LES PRI.VCIPES DK MORALE 38S
du la politique intérieure. Il fallait, commençait par dire Robespierre, marquer nettement le terme où l'on voulait arriver, se rendre compte des ob.staeles qui en éloignaient encore et des moyens nécessaires pour l'atteindre ; cela à la face du monde et sans ciaindrede divulguer son secret. « Un roi, » ajoutail-il, « un sénat orgueilleux, un César, un Cromwell, doivent avant tout couvrir leurs projets d'un voile religieux, transiger avec tous les vices, care.sser tous les partis, écraser celui des gens de bien, opprimer ou tromper le peuple, pour arriver au but de leur perfide ambition. » Mais la Ri'publique ne craignait pas de mettre l'univcr» dans la <'onfidence de ses secrets politiques, sûre de rallier tous les amis de la liberté ii la voix du bon sens et de l'intérêt général, cl confiante d'ailleurs dans un ordre de cho.ses où la raison publique était la garantie de la libm-té.
Cela dit, Robespierre proclamait bien haut le but glorieux de la Révolution. Qui ne connaît ce passage célèbre de son rapport : « Quel est le but où nous tendons? La jouis.sance paisible de la liberté et de l'égalité ; le règne de cette justice éternelle dont les lois ont été gravées non sur le marbre et sur lu pierre, mais dans les cieurs de tous les hommes, même dans celui de l'esclave qui les oublie et du tyran qui les nie.
« Nous voulons un ordre de choses où toutes les passions basses et cruelles soient enchaînées, toutes les pa.ssions bienfaisantes et généreuses éveillées par les lois ; où l'ambition .soit le désir de mériter la gloire et de servir la patrie; où les distinctions ne naissent «[uede l'égalité même ; où les citoyens soient .soumis au magistrat, le magistrat au peuple, et le peuple ù la justice; où la patrie assure le bien-être de chaque individu, et où chaque individu jouisse avec orgueil de la prospérité et de la gloire de la patrie; où toutes les âmes s'agrandissent par la communication continuelle des sentiments républicains et par le besoin de mériter l'estime d'un grand peuple; 'OÙ les arts soient les décorations de la liberté qui les ennoblit; le commerce, la source de la riches.se publique, et non pas seulement de l'opulence monstrueuse de quelques maisons.
« Nous voulons substituer dans notre pays la morale à l'égoïsme, la probité à l'honneur, les principes aux usages, les devoirs aux bienséances, l'empire de la raison à la tyrannie de la mode, le mépris du vice au mépris du malheur, la fierté îi l’insolence, la grandeur d'àme à la vanité, l'amour de la gloire à l’amour de l’argent, les bonnes gens à la bonne compagnie, le mérite à l'intrigue, le génie au bel esprit, la vérité à l’éclat, le charme du bonheur aux ennuis de la volupté, la grandeur de l'homme ù la petitesse des
grands, un peuple magnanime, puissani, heureux, h un peuple aimable, frivole et misérable, c’est-à-dire toutes les vertus et tous les miracles de la république à tous les vices et à tous les ridicules de la monarchie.
« Nous voulons, en un mot, remplir les vœux do la nature, a<-complir les destins de l'humanité, tenir les promes.ses de la philo.sophie, absoudre la Providence du long règne du crime et de la tyrannie. Que la France, jadis illustre parmi les pays esclaves, éclipsant la gloire de tous les peuples libres qui ont existé, devienne le modèle des nations, l'effroi des oppresseurs, la consolation des opprimés, rornemenlde l’univers, et qu’en scellant notre ouvrage de notre sang, nous puissions au moins voir briller l’aurore de la félicité universelle... Voilà notre ambition, voilà notre but. »
Que ce séduisant programme soit difficile à réaliser, que les passions humaines y forment un invincible obstacle, cela est possible ; mais si un peuple en approche jamais, ce sera le jour où ses institutions reposeront sur la double base de la liberté et do l’égalité. Le gouvernement démocratique seul, poursuivait Robespierre, pouvait accomplir ces prodiges, et il définissait ainsi la démocratie : « Un État où le peuple souverain, guidé par des lois qui sont son ouvrage, fait par lui-même tout ce qu’il peut trè.s-bien faire, et par des délégués tout ce qu’il ne peut faire lui-même. » Le principe fondamental du gouvernement républicain était à st^s yeux la vertu, et par là il entendait l’amour de la patrie et de ses lois. Il n’y avait, selon lui, que la démocratie où l’État fût véritablement la patrie de tous et pût compter autant de défenseurs intéressés à sa cause qu’il renfermait de citoyens. Aussi engageait-il la Convention nationale à rapporter toutes ses opérations au maintii’ii de l’égalité et au développement de la vertu, à adopter tout ce qui était capable d’exciter l’amour de la patrie, de purifier les niceurs, d’élever les âmes, de diriger les passions du cœur humain vers l'intiTêt général, à rejeter au contraire tout ce qui était de naiiire à les concentrer dans l’abjection du moi personnel. Il ne s’agissait point, du reste, de jeter la République française dans le moule de celle de Sparte :
« Nous ne voulons, » disait-il , « lui donner ni l’austérité ni la corruption des cloîtres. »
Mais l’heure n’avait pas sonné encore où il était permis de faire fonctionner d’une façon régulière le gouvernement de la démocratie, car, au milieu de la guerre civile et de la guerre étrangère, la constitution eût à chaque instant couru le risque de se briser au choc des factions contraires qui désolaient le pays. C’ciait pour arriver au règne paisible des lois constitutionnelles, pour terminer la
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