LIVRE XIII. — RAPPORT SUR LES PRIXUIPES DE MORALE
guerre de la libcrlé contre la tyrannie et traverser heureusement les orages de la Révolution, que la Convention avait organisé le gouvernement révolutionnaire, dont le ressort était à la fois, disait le rapporteur du comité de Salut public, la vertu et la terreur : la vertu, sans laquelle la terreur était funeste; la terreur, .sans laquelle la vertu se trouvait impuissante. Mais ce qui pour d’autres était la terreur dans .sa plus sauvage expression, ne devait être autre chose, à son avis, que la justice prompte, sévère, inflexible, une émanation même de la vertu, et n’avait rien de semblable à cette terreui' séculaire et hypocrite des gouvernements absolus, toujours suspendue sur la tête de l’innocent; c’était, en un mot, le despotisme momentané de la liberté contre la tyrannie. « Que la tyrannie règne un seul jour,» ajoutait Robespierre, « le lendemain il ne restera plus un patriote. Jusqu'à quand la fureur des despotes sera-t-elle appelée justice, et la justice du peuple barbarie ou rébellion? Comme on est tendre pour les oppresseurs et inexorable pour les opprimés ! Rien de plus naturel : quiconque ne hait point le crimt^ ne peut aimer la vertu. Il faut cependant que l’un ou l’autre succombe. Indulgence pour les royalistes, s’écrient certaines gens; grâce pour les .scélérats ! Non. Grâce pour l’innocence, grâce poulies faibles, grâce pour les malheureux, grâce pour l’humanité ! » Combien de gens voyons-nous, en effet, qui poussent des clameurs féroces au souvenir des sévérités de la Révolution, et que ne paraissent point émouvoir les longues et gratuites iniquités de la monarchie! Et quand Robespierre pronon^Mit ici le mot de royalistes, il entendait évidemment les conspirateurs armés, car jamais il ne fit la guerre aux opinions, même hostiles, qui ne se traduisaient point par des actes; nous l’entendrons bientôt dénoncer ces terroristes à outrance qui érigeaient en crimes de simples erreurs ou des préju gés invétérés.
O Malheur, disait -il, « à quiconque oserait diriger vers le peuple la terreur réservée à ses ennemis! Malheur h celui qui, confondant les erreurs inévitables du civisme avec les erreurs calculées de la perfidie ou avec les attentats des conspirateurs, abandonne l'intrigant dangereux pour poursuivre le citoyen paisible ! Périsse le scélérat qui ose abuser du nom sacré de la liberté ou des armes redoutables qu’elle lui a confiées, pour porter le deuil ou la mort dans le cœurdes patriotes!... N’cxistât-il dans toute la République qu’un seul homme vertueux persécuté par les ennemis de la liberté, le devoir du gouvernement serait de le rechercher avec inquiétude et de le venger avec éclat. » Ce n’était point une raison d’ailleurs pour se relâcher d’une sévérité exigée par les circonstances.
HISTOIRE DE KODESDIERRE
.siii'loiit en présence de deux factions rivales dont les efforts en sens inverse pouvaient aboutir au mf^nie résultat, h savoir : la destruction de la République.
Robespierre avait en vue les indulgents et les exagérés, à qui ce rapport était destiné, sans nul doute, à servir de solennel avertissement. Nous retrouvons ici exprimées presque dans les mêmes termes des idées déjk développées dans le projet de rapport sur la faction Fabre d'figlantine (1). « Les ennemis intérieurs du peuple français se sont divisés en deux factions...; l’une pousse à la faible.sse, l’autre aux excès. L’une vent changer la liberté en Bacchante, l’antre en prostituée.» Dans la dénomination de modMsap pliquéeaux uns, il y avait, selon Robespierre, beaucoup plus d’esprit que de justesse ; et combien était vraie cette appréciation, car ces prétendus modérés, qui voulaient ouvrir les prisons îi tous les suspects, n’allaient avoir de cesse qu’ils n’eussent envoyé îi la mort les meneurs de l’hébertisme.
Maximilien frappait d’ailleurs d’une réprobation égale les ultrarévolutionnaires; il trouvait entre ceux-ci et cenx-lh une analogie singulière, les uns et les autres tombant, suivant les circonstances, dans une modération d’apparat ou dans le délire du patriotisme. « Le faux révolutionnaire, » disait-il, « s’oppose aux mesures énergiques et les exagère quand il n’a pu les empêcher; sévère pour l’innocence, mais indulgent pour le crime; accusant même les coupables qui ne sont point a.ssex riches pour acheter son silence ni assez importants pour mériter son zèle, mais se gardant bien de jamais se compromettre au point de défendre la vertu calomniée; découvrant quelquefois de.s complots découverts, arrachant le masque à des traîtres démasqués et môme décapités, mais prônant les traîtres vivants et encore accrédités; toujours empressé è caresser l’opinion du moment et non moins attentif il ne jantais l’éclairer, et surtout à ne jamais la heurter; toujours prêt il adopter les mesures hardies, pourvu qu’elles aient beaucoup d’inconvénients; calomniant celles qui ne présentent que des avantages ou bien y ajoutant tous les amendements qui peuvent les rendre nuisibles ; disant la vérité avec économie et tout autant qu’il faut pour acquérir le droit de mentir impunément; distillant le bien goutte ii goutte et le mal par torrents; plein de feu pour les grandes résolutions qui ne signifient rien, plus qu’indifférent pour celles qui peuvent honorer la cause du peuple et sauver la patrie; donnant beaucoup aux formes du patriotisme; très-attaché, comme les dévots dont il .se déclare l’ennemi, aux
(t) Preuve évidente que le prijet de rapport sur la faction Pabre d'Ëglanline était antérieur de quelques semaines.