LIVRE XIII. — BRICRET ET SMNTEX EXPILSÉS DES JACOBINS ;I
Robespierre, on pourrait applaudir au zèle du préopinant si la Convention gémissait sous l’oppression comme au temps de Brissot, ou si elle était composée de contre-révolutionnaires; mais, depuis la chute de la faction girondine, le Marais ne s'était-il pas ligué franchement avec la Montagne pour prendre les rigoureuses mesures auxquelles était dû le salut de la patrie? Oui, il y avait une faction nouvelle, comme le disait Brichet, ou monsieur Brichet, suivant l’expression dédaigneuse de Robespierre, c’était celle de quelques misérables qui recevaient de grosses sommes pour faire des motions insensées; et les véritables traîtres étaient peut-être les auteurs de pareilles motions. Un renseignement fourni sur ce Brichet ne contribua pas peu h le perdre dans l'esprit de la société. Au dire de Maximilien, il aurait été autrefois un des affidés delà maison Poli-, gnac. Chose assurément bien remarquable, dans les rangs des fauteurs de la faction ultra-révolutionnaire figuraient avec d'anciens nobles une foule de serviteurs et d'intendants d'émigrés, qu’on pouvait à bon droit soupçonner de porter le peuple aux excès pour rendre la Révolution intolérable au pays. Ce n’étaient pas là les ennemis les moins dangereux de la République, et personne ne fut étonné d’entendre Robespierre réclamer l’exclusion de Brichet.
Ce dernier trouva un défenseur dans un individu nommé Saintex, lequel se plaignit du despotisme d’opinion exercé sur la société. Singulier despotisme, avons-nous dit déjà, que celui qui consiste à dominer une assemblée par la seule puissance de la raison et de l’éloquence. Tous les ennemis de la liberté, répliqua vivement Robespierre, parlent contre le despotisme d’opinion, parce qu’ils préfèrent le despotisme de la force. Pour lui, prêt à donner sa tête pour sauver son pays, il ne laisserait pas fléchir dans son coeur la ferme w ré.solution d’appliquer tous ses soins à l’affermissement de la liberté. Il accusa Saintex d’être lui-même un intrigant et lui reprocha d’avoir appartenu à la faction brissotine. Or, aujourd’hui, cet ancien partisan de Miranda était une des colonnes de f hébertisme; tout récemment il était parvenu à faire arrêter que le Père Duchesnr serait envoyé à toutes les sociétés patriotiques, comme une nourriture fortifiante et révolutionnaire. Patriotes de la plus dangereuse espèce, s’ils n’étaient des agents de l’aristocratie, Brichet et Saintex furent tous deux chassés de la société des Jacobins, et leur exclusion doit être considérée comme une victoire de Robespierre sur • le terrorisme (1).
(i) Voy. I« Jfom7fur du 24 pluviôse (12 jftUTier 1794).
HISTOIRi: DK HORKISPIBItlIti
Quand nous voyons, aujourd'hui encore, des écrivains soi-disant sérieux oser soutenir, sur la foi do Mémoires pleins de mensonges intéressés, que Robespierre fut l’apôtre du terrorisme cl qu'il érigea la Terreur en système, nous nous demandons comment il e^l possible d’en imposer de si grossière façon à l’histoire et d’avoir si peu de souci de la vérité.
Quoi! Robespierre érigea 1a Terreur en système, eljusqu’îi la loi de prairial, sur laquelle d’ailleurs nous aurons à nous expliquer dans le livre suivant, il ne participa en rien, absolument en rien, à aucune des lois de la Terreur! Bien mieux, il usa sa vie à combattre les excès de ce régime sanglant, décrété... par les circonstances, car, nous l’avons dit déjà, et d’autres l’ont dit avant nous, la Terreur ne fut, à proprement parler, de l’invention de persoane. En germe dans presque toutes les lois de l’Assemblée législative, elle sortit tout armée des entrailles mêmes de la situation et fut imposée à la France... par la France elle-même. Or sont-ce les hypocrites (ju’on a vus s’efforcer d’en rejeter la responsabilité sur les vaincus de Thermidor, sont-ce les Roissy d’Anglas, les Durand-Maillane les Sieyès, qui ont pris, par trois et quatre fois, la défense des débris de la Gironde et ont empêché les soixante-treize d’être menés en fête ù l’échafaud? Sont-ce eux qui se sont opposés à la proscription en masse des signataires des pétitions des huit mille et des vingt mille, et dont la voix intrépide s’est élevée avec tant de force contre les motions insensées de quelques forcenés? On ne saurait donc trop protester contre les livres de parti pris où l’on se contente d’affirmer dogmatiquement et sans preuves, où, sous une forme plus ou moins séduisante, hommes et choses sont dénaturés à plaisir et présentés sous le jour le plus faux. Nous ne comprenons point, quant à nous, qu’on avance un fait ayant quelque gravité sans apporter aussitôt à l’appui une preuve certaine et authentique.
Veut-on, par exemple, être pafaitcment renseigné sur le système de Robespierre et sa volonté bien formelle do contenir la Terreur dans les bornes de la justice, de cette justice sévère, indispensable pour réprimer les attentats avoués contre la République? Ou n’a qu’à étudier sji conduite à l'égard des proconsuls envoyés dans les départements. Ce qui l’honore le plus, a écrit un historien qui l’a décrié sans pitié, c’est sa lutte contre les représentants en mission, et ce qui l’a perdu, a ajouté cet écrivain, c’est la guerre qu’il leur a
LIVHE XIII. — EFEORTS COMmE LA TEBIIEIH
laite (1). Comment, en effet, un Carrier, un Rovère, comment un Fouché, dont l’atroce figure était moins atroce encore que fâme, comment unTallien, « ce ventre tout à lu gueule et aux filles, » suivant l'cxpressioii triviale mais bien vraie de M. Michelet (2), comment enfin cette bande de coquins et d'intrigants qui forma le noyau du parti thermidorien, pouvaiciit-ils ne pas conspirer la mort de celui dont la parole les marquait comme un fer rouge? Aussi les Thermidoriens ne le laisseront-ils pas juger, ils l’assassineront.
Carrier avait été envoyé en mission dans le département de la Loire-Inférieure par un arrêté du comité de Salut public en date du 29 septembre 1793. Plus tard, loi-s de l’envoi de commissaires extraordinaires dans les départements pour l’établissement du gouvernement révolutionnaire, il fut conlirmé dans ses fonctions, et revêtu de pouvoirs illimités, conformément à un décret de la Convention nationale (9 nivôse). Par une coïncidence assez singulière, Robespierre ne parut au comité de Salut public ni le 29 sejitenibre ni le 9 nivôse (3); les deux arrêtés concernant la nomination de Carrier ne portent donc point sa signature (4). Carrier, il faut le reconnaître, se trouvait dans une des contrées où l'esprit de contre-révolution souillait avec le plus de violence; il avait ii soutenir tout le choc de la Vendée, et les atrocités commises par les défenseurs du principe monarchique pourraient seules excuser jusqu'il un certain point les représailles dont il crut devoir user (5). Mais ses noyades en masse,
(1) Uistoin dt la Rècolulion, par M. Hicbelet, t. VII, p. 120,
IbU., p. 122.
3 lW};i&iie ilemirrétéR et délibérations du comité dü Salut public. <4 rrA{oet,ii6tfuprà.
[À) Les sl^maïuires du preuiier arrêté sont : Barère, Ilérault-Srcheiir.H, Prieur (delà Marne), Caruot, Billaud-Varenne, C -A. Prieur. Arréinef, ttbi svprà. Uni signé le second : Billdud-Varenne, Burère, Collot-d’Uef buis, Carnot. A rcAiues, A K. 11, 37.
(5) Il existe encore h Par>s (avril 1 ^G6; un vieillard âgé rie plus de qiiaiie-vingtqualoi^e ans. nnniiiiê M. Bouquet du Perray. Ou m'avait assuré que c-e vieillard avait très intimement connu Bobe.ipierre, qu'il possédait des notes précieui>e.s et qu*il pourrait me fournir des reuseigm'meiiia uiilt-s. J'allai le vuir. Je ti'uuvai un liuimiie ayant conservé, malgré FOn grand âge, une étonnante vigueur d'esprit. Seult ineni je fus trompé dans mon aitenie, U n'ava i connu Kobespierre qu'indirectenienl; il se rappelait la disunclion de »-es m.inières, son exirême pohie.Nse, son uffabililé, voila tout. « Ah! •* me dit-il , « j'ai bien ri souvent, depuis soiiantc uns, de U fui,on dont on u écrit l’histoire de la Kévolution a Cointiie beaucoup de jeunes gens de l'époque, .M. Bouquet du Perray avait répondu au premier appel de lu patrie en danger Devenu quoique trèsjeune, chef d’ëial- major du général Leveneur, il avait été en rapport avec beaucoup de (tersonnuges considérables du temps. — «Et Carrier ? » lui dis-je. — et Carrier, » me répondit il , O je l'ai beaucoup connu. On ne lui a peut-être pas lenu u>sez compte des difficultés avec lesquelles il s’est trouvé aux prises. Pi-rsoime ne peut s'imaginer l’exi.'^pération où nous plongeaient les traitements sauvages infligés aux nôtres par les Vendéens. J 'avais pour secrétaire un jeune homme de dix-neuf ans, nommé Bernanl de
HlSTOinB UO KOBtSPIElIRi:
sœurs jumelles des fusillades de Fouché et de Gollol d’Herbois, ne sauraient en aucun cas se justifier, et l’on comprend que la nouvelle de ces horribles exécutions ait soulevé le cœur de Maximilien, qui ne voulait ni que la liberté fût transformée en Bacchante, ni que la vengeance nationale s’exerçAt indistinctement sur les véritables coupables et sur ceux qui n'étaient qu’égarés. Carrier d’ailleurs s’était bien gardé d'abord de présenter ces noyades comme la con- .. séquence d’un plan prémédité; il les avait attribuées à un simple accident. Lisez ces lignes curieuses ; « Un événement d’un autre genre — il venait de parler de l’abjuration de l’évéque de Nantes, Minée — semble avoir voulu diminuer le nombre des prêtres : quatre-vingt-dix de ceux que nous désignons sous le nom de réfractaires étaient enfermés dans un bateau sur la Loire; j’apprends à l’instant, et la nouvelle en est très-sûre, qu’ils ont tous péri dans la rivière (1). » Il n’osait pas avouer son forfait.
Ces lignes avaient été lues à la Convention dans la séance du 8 frimaire (28 novembre 1793). Or, depuis cette époque, les façons d’agir du farouche proconsul ne .s’étaient pas adoucies, au contraire. Carrier était une espèce de Lamoignon de Basville. 11 fallut, pour éveiller l’attention du comité de Salut public, qu’un jeune ami de Robespierre, nommé Jullien, arrivAt sur les lieux. Ce jeune homme était le fils de Marc-Antoine Jullien, député de la Drôme A la Convention, et très-attaché A Maximilien, qui, charmé du patriotisme, des aptitudes et de la sagesse précoce du fils, le fit charger par le comité de Salut public d’une mission de confiance dans les départements du littoral de la Manche et de l’Océan. Cette mission de Jullien avait principalement pour objet de rendre compte de l’esprit public au comité, et de le renseigner sur la manière dont ses agents remplisaient leurs devoirs. Il existe une certaine quantité de lettres de Jullien A Robespierre; elles témoignent toutes de la foi entière de ce jeune homme en son protecteur et de l’admiration profonde qu’il ressentait pour lui. On y reconnaît bien un disciple de Maximilien. « l'artout je prêche aux sociétés populaires le ralliement autour de la Convention, » écrivait-il de Saint-Malo, le 1" octobre 1793. « Partout je répète : Exécution stricte de tous les décrets, obéissance inviolable aux lois, confiance entière dans la
Laoinur Un jour qu'on l'avait envoyé porter un ordre à un rhef de brigade, il fut emporté par son chtval et tomba [dans un avant-poste vendém. On le jeta tout vivant dans un four brûlant , où nous avons trouvé son corps calciné. »
(1) Leiire'b la Convention nationale, lue dans la séance du 8 frimaire (128 novembre 1793). Voj. U Moniteur du 10 frimaire (30 uovembre 1793), et le Journal de la Mon* tagne du 9 frimaire.
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