‹ Histoire de Robespierre d'après des papiers de famille les sources originales et des documents entièrement inéditsChapitre 164 sur 354 · LIVRE XIII. — LETTRES DE JELI.IEX \ ROBESPIERRE · texte numérisé non relu

LIVRE XIII. — LETTRES DE JELI.IEX \ ROBESPIERRE

rt*iiréseiilation nationale... Je recommande un juste milieu entre cette désespération décourageante, indigne d'hommes libres qui ont juré de sauver la patrie, qui ne doivent jamais douter de son salut, et cette sécurité perfide, celte confiance léthargique, dont l'effet serait d'endonnir le peuple qui doit toujours veiller au milieu des dangers publics (1)... » Arrivé à Nantes, le jeune envoyé du comité de Salut public fut tout de suite scandalisé de la conduite de Carrier; il se permit quelques remontrances qui furent fort mal accueillies, comme on le pense bien. Menacé par le commissaire de la Convention, il dut quitter précipitamment la ville atin d'échapper à sa vengeance (2).

Il se rendit à Lorient, où h la date du t3 nivôse (2 janvier 1794) il écrivit .ù Robespierre : « Je t'envoie ainsi qu'à Barère les quatre pièces les plus importantes relatives à la conduite de Carrier, qui après avoir donné sa confiance à des hommes patriotiquement contre-révolutionnaires qui ont pillé, tué et brûlé, et queTréhouart avait fait arrêter, les a déclarés inviolables. Une pareille conduite est révoltante... Les actes les plus tyranniques se commettent... J'ai reçu ta lettre, mon bon ami; je continuerai de justifier la confiance des patriotes (3)... D'Angers, où il alla ensuite, Jullien mandait le 15 pluviôse à Robespierre : « J'ai vu Nantes ; il faut sauver cette ville... Carrier, qui se fait dire malade et à la campagne lorsqu'il est bien portant et dans Nantes, vil loin des affaires, au sein des plaisirs, entouré de femmes et d'épauletiers llagorneurs qui lui forment un sérail et une cunr... Carrier fait incarcérer les patriotes qui se plaignent avec raison de sa conduite. L'esprit public est étouffé, la liberté n'existe plus... Rappelez Carrier, envoyez à Nantes un représentant montagnard, ferme, laborieux et populaire... Et quand je t'écris, c'est comme si je pouvois converser avec toi... Il n'y a pas un instant à perdre... Il faut sauver Nantes, éteindre la Vendée, réprimer les élans despotiques de Carrier... Adieu, mon bon ami...» Et le môme jour il écrivait à son père : « .Au reçu do ma lettre, mon cher papa, vole, je t'en prie, chez Robespierre... Il faut rappeler Carrier qui tue la liberté... Qu'on n'attende pas un jour... Lis à

(1) Papiért inéditêf etc., t. III, p. 20. Les lettres de Julliea à Robespierre se trouveut à Is suite du nppori de Courtois, p. 333 et suit., et dans les Papiers inédits, de la p. 3 ft la p. 55.

(2j « Pour terminer snr ce qui concerne Carrier, tu apprendras avec surprise qn'il a uialtrailé Jullien, uoire agent, doot tu connais la douceur et l'énergie républicaine. Jullien a dû sortir avec des précautions qu'un agent do comité ne devait pas être obligé de prendre. » Lettre du comité de Salut public à Prieur (de la Marne J, en date ilu iO pluviôse (8 février 1794). 4reAîoes, A F. 11, 37.

(3) Papiers inédits, t. 111, p. 51.

HISTOIRE HE ROBESPIERRE

Robespierre cette lettre, et lis aussi toi-môme celle que je lui écris (I)... » Le lendemain, il se trouvait à Tours, se rendant à La Rochelle ; nouvelle lettre ii Robespierre : « Je t’ai promis quelques détails, mon bon ami, sur Carrier et sur Nantes; je ferai connaître au comité le mal que j’ai vu... Carrier est invisible pour les corps constitués, les membres du club et tous les patriotes... On sait qu’il est dans un sérail, entouré d’insolentes sultanes et d’épauletiers... Il a mis la terreur à l’ordre du jour contre les patriotes eu x-raèmes... 11 a payé par des places les bassesses de quelques courtisans, et il a rebute les républicains, rejeté leurs avis, comprimé les élans du patriotisme. Il a, par un acte inouï, fermé pendant trois jours les séances d’une société montagnarde... On assure qu'il a fait prendre indistinctenu’nt, puis conduire dans des bateaux et submerger dam la Loire tous ceux qui remplissoient les prisons de Nantes. 11 m’a dit à moi-même qu’on ne révolutionnoit que par de semblables moyens, et il a traité d’imbécile Prieur (delà Marne) qui ne savoit qu’enfermer les suspects... Ne perdons point de temps ; sauvons un port important, rendons une masse de citoyens nombreuse au bonheur et à la liberté... (2)»

A la lecture de cette lettre et des pièces probantes que lui avaieni remises en mains propres un certains nombre de patriotes nantais envoyés par Jullien, Robespierre res.sentil une indignation violente. Sans perdre de temps, il proposa au comité de Salut public le rappel de Carrier. La dernière lettre de Jullien était du IG pluviôse (-1 février 1794); elle avait dû arriver à Paris le 19; dès le 20 pluviôse, le comité de Salut public adressait à l’un de ses membres alors en mission dans les départements de l’Ouest, Prieur (de la Marne), une lettre où nous lisons ; «Ronds toi à Nantes pour y établir le gouvernement révolutionnaire et pour surveiller les mouvemens dont on menace encore dans la Vendée. (]es mouvemens correspondent ù Nantes, ville modéranti.sée et pleine d’aristocrates, marchands, feuillans et royalistes. C’est une ville à surveiller, à électriser, et non à accabler pur une autorité sans mesure et par des formes violentes. Carrier a été peut-être mal entouré ; les intrigans sont le fléau des représentans. Carrier a eu des formes dures; il a employé des moyens qui ne font pas aimer l’autorité nationale.... Nous écrivons dans le moment à Carrier, qui va jiartir pour une autre destination. (3) » lit en elfet, le même jour, on écrivait à Carrier le

(1) Lrilres en date du 15 pIuviAse (3 fétricr 179A). Papiert intdUt, I. Itl, p. SI et 52. (Sj Lnire en date du 16 pluvidsc (4 février 1794J. f6id., p. 441 (3) Archives, A F. Il, 37, registre 176.

UVIIE XIII. — lt.\l'l>KI. UE C.XRRIEn 3ÿ!)

billet suivant, où sadisgrùcc se trouvait dissimulée sous une forme qui pouvait jusqu'à un certain point en adoucir l'amerlune :« Citoyen représentaiil, tu as désiré être rappelé; tes travaux multipliés dans une ville peu patriote et voisine de la Vendée niérileiit que lu te reposes quelques inslans, eltoustes collègues te reverront avec plaisir dans le sein de la Convention nationale. Ta santé a été altérée par des occupations constantes. L'intention du comité est de te donner une autre mission, et il est nécessaire que tu viennes en coiift-rer avec lui. Salut et fraternité. (1)» Carrier obéit, mais il revint à Paris plein de ressentiment contre l’auteur do son rappel. Nous allons le voir prendre une part active à l’échauffourée héberliste. Si, grâce sans doute à son ami Collol d’Herbois, il échappa au sort de ceux que sa parole et son exemple avaient encouragés, il n’en garda pas moins à Robespierre une rancune profonde. Au 9 Thermidor nous le retrouverons au premier rang parmi les insulteurs du grand patriote abattu. Il était naturel que celui qui avait voulu substituer la justice à la Terreur aveugle et brutale eût pour adversaire acharné l'un des coryphées de la Terreur.

Tandis qu’affichant les mœurs d’un satrape. Carrier semait lu désolation autour de lui et semblait prendre à tâche d’inspirer à tous les [lartis l’horreur du régime républicain, deux autres Thermidoriens épouvantaient le Midi par des fureure sans bornes et jetaient la consternation dans tous les cœurs. Qui n’a nommé Fréron et Barras? CCS deux natures foncièrement dépravées, hommes de plaisirs et de débauches, sans conscience et sans convictions, terrorisant aujourd’hui pour le compte de la Révolution, demain pour celui de l’aristocratie ; Fréron, le maître chéri et le héros de œlte jeunesse dorée qu’il excitera à courir sus aux républicains; Barras, le corrompu par excellence, dont le salon deviendra l'asile aimé et le centre de tout ce qu’il y avait de plus cynique et de plus impur.

Qu’après le départ de Robespierre jeune, la répression se soit montrée imiiiloyable à Toulon, cela se comprend encore. Cette ville avait commis uii de ces crimes flétris ajuste litre par tous les peuples de la terre (2). Mais que Barras et Fréron aient eu l’idée de traiter Marseille comme ils avaient traité Toulon, cela ne se comprend pas,

(t) ÀTthicet, A F. 11,37.

(â) Nous avons sous les yeux un livre publié en 18S5, sous ce titre : « Mémoires pour servir à ['histoire de la ville de Toulon en 1793, rédigés par M. L Pons, professeur de rhétorique au collège de Toulon. — Paris, de l’inip. de C. S. Touvé, ia>8^ de

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HISTOIRE IIK KOBESIMEKIIK

«I ce fui cepenJanl ce qui eut lieu. Marseille avait bien pactisé un raoment avec rinsurreclion girondine; seuleiiient l'éléiiient patriote y était toujours resté puissant, et le girondin Rebecqui, qui y avait prêché la révolte, s'était de désespoir précipité dans la mer, quand il avait vu les royalistes s’emparer du mouvement pour le diriger contre la République. Mar.seille, d’ailleurs, n’avait pas tardé à rentrer dans le devoir; cl puis, n’avail-elle pas rendu d'immenses services à la cause de la Révolution ? Son nom n’étail-il pas déjà glorieusement inscrit dans les fastes de la jeune République? De tout cela Barras et Fréron n’eurent aucun souci, et ils ii'hé-silèrenl pas à traiter la vieille cité phocéenne en ville conquise.

L’un et l’autre représentèrent l'hébertisme à Marseille, comme ■ Javogue et Fouché à Lyon, comme Carrier à Nantes, comme Tallien à Bordeaux, comme Baudot dans l'Est. \ l'heure oit son ami Camille Desmoulins dénonçait au monde les orgies ultra-révolutionnaires, Fréron faisait la guerre aux dévotes et escaladait les clochers. Dès les premiers jours de brumaire, nous les voyons. Barras et lui, démanteler les églises (1). Qui sait si les dépouilles des monuments consacrés au culte ne servirent pas à l’acquisition de Grosbois (2)? Arrivés à Marseille, ces deux députés, inlf’rprélant dans un sens tout à fait exagéré un arrêté du comité de Salut public qui enjoignait aux représentants du peuple de punir sévèrement les chefs de la faction royaliste et fédéraliste et d’empêcher l’aristocratie d’usurper l’autorité nationale sous le voile des sociétés populaires (3), se conduisirent en vrais forcenés. Jaloux des exploits de Javogue et de Fouché à Lyon, ils mirent en réquisition des démolisseurs, et rceuvro

394 pages, avec un portrait de louis WIT. » CVst une éclalante glorification de la trahison. Rien ne saurait mieux faire comprendre les sévérités dont la ville de Toulon a été robjet. On J lit cet extrait d'un jugement qui condamne fa être lacérée une adresse des prétendus représentants du peuple frun(^ais « Oui . vils et féroces jacobins» Toulon a proelanié Louis XVII roi des Frai.çais, et, pour faciliter les moyens de rétablir ce jeune monarque sur le trAne de scs pères, Toulon a appelé dans ses murs les escadres et les troupes des puisi>ances coalisées.... »{P. 316, note AA.)

(1) Arrêté en date du 5 brumaire (SGoctotre 1*93). Archites^AV. Il, 90.

(î) Maguifique résidence de Barras, devenue depuis la propriété du prince de Wagram. les accusations de dilapidation n’ont pas épargné Fréron et Barras. Voyez notamment la sortie de Ruamps contre eus dans la séance de la Convention du veudémiaire ao III (Ifoiiifetir du 6 vendémiaire an III, 37 septembre 1794).

(3) Arrêté en date du 14 frimaire (4 déce mbre 1793), signé de Robespierre, C.-A. Prieur, Billaud-Varenne, Barère, Carnot, Robert Liodel. Archives, A F. II, 58. — S’il faut en croire le député Clauzel, Ricord était porteur d'une lettre signée: Caruot, Prieur (de la CAto-d’Or), Billaud-Varenne, Collot d'Herbois et Barère, adressée à Fréron et fa Barras, cl portant qu’ils avaient été des modérés de D'avoir pas réduit Toulon en cendres. (Extrait d'une dénonciation contre les membres des deux comités, en date du 6 nivôse au III, ~ 36 décembie 1794.) Archives. F. 7, li35*

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