LIVRE XIII. — VILLE SANS-ROM
de destruction commença. Bientôt une idée triomphante surgit dans la cervelle de Fréron. Un décret de la Convention avait, comme on sait, débaptisé Lyon et Toulon ; l’un était devenu Commune-AfTran-’ chie, l’autre Port de la Montagne. Pourquoi ne pas supprimer aussi le nom de Marseille? Aussitôt pensé, aussitôt fait. Du reste Fréron et son digne collègue Barras ne se mirent pas en grands frais d’imagination ; de leur propre autorité, Marseille, la cité patriotique, si souvent célébrée par Robespierre h cause de son amour pour la Révolution, fut appelée Sans-Nom, et désormais tous leurs arrêtés relatèrent cette bizarre et lugubre dénomination.
Heureusement pour Marseille, il y avait alors dans le département des Bouches-du-Rhône un représentant fidèle à la politique de Robespierre, et que révoltèrent les folies de ses collègues. Il se nommait Maignet. Une fois dans sa vie, ce député se crut obligé' à une grande sévérité, et nous dirons en quelles circonstances. Les patriotes marseillais trouvèrent en lui un appui dévoué, un défenseur éloquent. Eux-mêmes du reste envoyèrent des députés à Paris pour y plaider leur cause. Admis aux Jacobins dans la séance du 8 pluviôse (6 février 1794), ces députés, par la bouche de Loys, racontèrent les maux sans nombre infligés à leur pays par d’avetigles missionnaires des vengeances nationales. Les lieux d’assemblée de section avaient été détruits, comme si les maisons où s’étaient tenues les réunions sectionnaires avaient été complices de la contrerévolution. Malgré le décret qui ordonnait la conservation des monuments des arts dans les villes rebelles, la maison commune de Mar.seillc, superbe batiment digne de passer à la postérité, disait l’orateur, avait été renversé. Lèse reconnaît bien la main de Fréron, de ce saltimbanque révolutionnaire qui au lendemain de Thermidor demanda que l’Hôtel de Ville de Paris, ce chef-d’œuvre de la Renaissance, fût rasé parce qu’il avait été souillé par la présence des tyrans. Robespierre répondit ù Loys. Ne sachant au juste lui-même alors qui avait tort des réclamants ou des représentants dont la conduite excitait de si vives plaintes, il engagea la société à ne prendre parti ni pour les uns ni pour les autres avant d’avoir été complètement renseignée. Toutefois il promit justice aux Marseillais opprimés; car, ajouta-t-il, si la Convention et le gouvernement étaient décidés ù proscrire les têtes coupables, ils entendaient surtout rendre justice à l’innocence. Il termina en invitant les députés de Marseille à attendre avec confiance le résultat de la discussion et les éclaircissements que le comité de Salut public allait se procurer (4).
(I) V07. Il Moniteur du 23 pluviôse (il février 1794). *
De son cOlé Maignet se faisait auprès du comité de Salut public l’interprète des doléances de la population marseillaise, et les lettres tpi'il lui adressa témoignent bien de son esprit de sagesse et de modération. « La .situation de Marseille mérite de fixer toute votre attention, citoyens collègues, » lisons-nous dans une de ses lettres. « L'état de dégradation où l’on a réduit les patriotes de cette commune en les confondant avec les contre-révolutionnaires fournil aux malveillans un grand moyen de produire des mouvemens qu’il importe d’arrêter... Il est urgent d’effacer enfin cette ligne de démarcation, que l’on n’a pas assez mûrie avant de la tirer, qui existe entre les patriotes de Marseille et ceux des autres communes de la République. Prononcez, citoyens, que Marseille conservera son nom, et vous rendrez la vie à tous les patriotes... Tant que vous laisserez cette commune sans nom, tant que vous annoncerez à la République entière qu’elle n’est pas même digne d’occuper une place dans la nomenclature républicaine, ne vous attendez qu’à voir le trouble et la confusion dans ses murs. Rendez-la ù l’honneur et vous pouvez tout attendre de ce sentiment (1)... »
Mais déjà le comité de Salut public s’était rafs en devoir de réprimai’ l’excès de zèle de ses commissaires. Dans une lettre adressée à Barras et à Fréron, nous lisons ce passage bien caractéristique :
« Marseille appelle de votre part un grand exemple sans doute...; mais il est peut-être des considérations que l’élude des mœurs, la science des localités commandent. Marseille conserve encore des patriotes qui portent avec orgueil un nom que l’histoire a souvent consacré par ses éloges ; plusieurs même aimeroient mieux périr que d’y renoncer. Que sa conservation soit le prix des républicains qui n’ont pas démenti leur antique gloire... G’ est de notre part un trait de politique qui leur rappellera sans cesse des crimes à venger, mais en même temps un nom célèbre à maintenir dans tout son éclat... Pourquoi traiter Marseille comme Toulon, livré aux infâmes Anglais par un vœu unanime des habitans (2)?... » En résumAle comité invitait les représentants Barras et Fréron à modifier l’arrêté par lequel ils avaient privé Marseille de son nom, et il leur donnait parfaitement à entendre qu'on les verrait avec plaisir mettre fin à leur mission. Un peu plus lard, le 1" ventôse (19 février 1794), s’adressant à Maignet, il s’exprimait ainsi : « Ce n’est qu’après avoir pesé dans sa sagesse ce qu’il devait à la justice et à la],dignité naît) L'original ite cette letue est aux Àrchittt, F. 4435.
(3) Lu copie de cette lettre que nous aroos Irourée aux Archiva ne porte ni date ni xignature. Elle eut dTidemnient antérieure de quelques jours au l*r réalésé lit) férrier 1794). Archives, F. 7, *37.