LIVRE Xlll. — LE CITOYEN VIENNOT-VACBLANC
à la Révolution. 11 l'avait dépeint comme le protecteur des aristocrates, comme ayant l'intention d'obtenir de la Convention, par l’entremise de son frère, un décret pour opprimer les patriotes (1). Le rédacteur d'un journal hébertiste du département du Doubs et un royaliste déguisé, resté en France pour mieux servir son parti sous le masque de la démagogie, propagèrent habilement ces calomnies. Ce royaliste, passé ultra-révolutionnaire après avoir siégé sur les bancs de la droite à l’Assemblée législative où l'avait envoyé le département de Seine-el-Marne , connu jadis sous le nom de comte de Vaublanc, était devenu le citoyen Viennol-Vaublanc, et il présidait la société populaire de Besançon. C'était bien là un de ces talons rouges plus voisins qu'on ne pensait des bonnets rouges, suivant la judicieuse remarque de Maximilien Robespierre (2).
Une prévention fâcheuse régnait donc contre Augustin quand il monta les degrés de la tribune, non loin de laquelle se tenait Bernard (de Saintes), immobile, mais bien « reconnaissable aux rayons de feu qui sortaient de ses yeux enfoncés et qui lui donnaient quelque chose de la physionomie d'un oiseau de proie] (3). » Robespierre jeune se contenta d’opposer sa conduite aux attaques dont il avait été l'objet; la franchise de ses explications ne tarda pas à lui gagner tous les coeurs. Au reproche d’avoir favorisé l’aristocratie il répondit que, par une extension cruelle des lois, on avait multiplié à tort le nombre des suspects, et que c'était là une manœuvre de l’aristocratie, qui, à l’abri d’une fausse ferveur patriotique, chei^ ' chait à rendre la Révolution odieuse à l’univers. 11 finit par con- ' qnérir complètement son auditoire, et lorsqu’il descendit de la tribune ce fut au milieu des applaudissements les plus sympathiques.
Ce n’éudt point là le compte du citoyen Viennot-Vaublanc, qui prit la parole après Augustin, et, sans réfuter aucune des parties de son discours, se borna à des généralités insignifiantes. Mais où il se montra d’une insigne perfidie, s’il n’obéit à ces vieilles habitudes d’hommes de cour, courtisans sous le bonnet rouge comme sous la livrée royaliste, ce fut quand, lui vantant la hauteurdes destinées ré-
(1) LcHra d’AnfUün Robespierre k loa (rire. Commune-Affranchie, 3 rentiic. (Voj. Papiers inédiU, t. II, p. 76.)
(t) « Le président de la société popnlaire était un de ces hommes élerés de caractère, éleréa de talent, inaccessibles k tout reproche, qu'on s'étonnait quelquefois de Toir mêlés au mouvesBent passionné de l'époque, mais dont l'impénétrahU secref ne ioitjxu itr» dsicuM. n Sonvenire de ta Aéoolultan, par Charles Nodier, t. I, p. 300, éd. Charpentier. Qui ne sait le rAle important qu'a joué M. de Vaublanc dans la tragi-comédie dont le dénoûment a été la rentrée des Bourbon en France?
(3) Souuentrt de ta RivoMion, uèi euprd. '
soi-vées à sa famille, il lui dit que la position élevée à laquelle il avait droit de prétendre lui faisait une nécessité de dédaigner toute inculpation. N’y avait-il pas beaucoup d'habileté dans ces paroles au moins étranges, et n'étaient-elles pas bien propres à renforcer l’accusation lancée contre Augustin par Bernard (de Saintes)? Robespierre jeune y vit une perûdie , et il remonta précipitamment à la tribune pour répondre. L’indignation lui inspira un remarquable mouvement d’éloquence. Il déclara que sa destinée était remplie puisqu’il avait eu le bonheur de servir la cause de la liberté, et que dans la prophétie tombée de la bouche du précédent orateur il n'acceptait que l’augure de mourir pour sa patrie. Quant aux inculpations calomnieuses répandues contre lui, s’il avait pris la peine de les réfuter, c’était parce qu’il ne suffisait pas, selon lui, à un représentant du peuple d’être sans tache, il devait encore paraître tel (1). Cette courte et fière réplique accrut encore l’enthousiasme de l’assemblée pour Robespierre jeune; il sortit au milieu d’unanimes et bruyantes acclamations. Au lieu d’un échec, ses ennemis, sans s’en douter, lui avaient préparé un triomphe.
Augustin continua d’agir dans le département du Doubs comme il avait fait dans celui de la Haute-Saône, et il mit en liberté tous les détenus dont l’arrestation était due à de simples opinions religieuses, ou — ce qui arrivait trop souvent — à la malveillance et à des haines particulières. Malheureusement pour les habitants du Doubs,
(1) Nous eslrajons «» détails du précis des opérations faites par Robespierre jeune dans le département de la Haute-Saéne, précis dont nous atons parlé plu» haut Voici maintenant comment, de son côté, Charles Nodier a raconté celte scène ; o U président... interrompit Robespierre... au nom de sa propre gloire et de rilluslralion d'une famille appelée à de si hautes destinées. Celte phrase, échappée h une mauTaise habitude de cour ou à on faux calcul de conTenance, suggéra h Robesgierre jeune un niouTement remarquable. Il s'éleva contre cette illustration et ces destinées promises k une famille. Il s'indigna contre le penchant de certains hommes k rétablir dans l'opi* nion les privilèges qu'ou venait d'arracher û la noblesse; il indiqua cette tendance comme un des plus grands obstacles qu’on pût opposer k la liberté. Il ajouta que si MOD frère avait rendu quelques services k la cause de la patrie, son frère en avait reçu le prix dans la conûance et l'amour du peuple, et qu'il n’avait, lui, rien k réclamer. (( Ces acceptions de nom,» conlinua-t-il, « sont une des calamités de l’aucien régime! ^ous en sommes heureusement délivrés, et tu présides cette société, toi qui es d’une fs* mille d'aristocrates et qui es le frère d'un traître! Si le nom de mon frère me donnait ici un privilège, le nom du tien t'euverrait k la mort > (p. 303>. On voit le rapport qui existe entre cette narration et le précis qui a servi k la néire. Or, Nodier u’avait pu avoir connaissance de ce précis qui, enseveli jusqu’ici dans une collection particulière, se trouve pour la première fois révélé au public. N'oublions pas qu'au moment oU Charles Nodier écrivait ces ligues, M. de Vaublanc vivait encore, et qu’on était fil pleine réaction royaliste. L’article de Nodier parut pour 1a première fois en 19:2!^ dans la Revue de Parût numéro 1.