LIVRE XIII. — RAVAGES DE L'RÉBERTISME
tandis que Robespierre jeune mettait en liberté des milliers de citoyens, lui se félicitait d'en incarcérer le plus grand nombre possible : « Quant à moi , je fais arrêter quantité de personnes, » écrivait-il à son ami Collot d’Herbois. « Qu'il est consolant pour l'humanité de voir l'esprit philosophique faire des progrès rapides dans les chaumières et dans les campagnes. La commune de Saint-Albin a chassé son curé, fait de son église une société populaire, brisé les statues dos charlatans de Rome... » L'auteur de ces lignes était Javogues (1), à qui, en pleine séance de la Convention, Couthon reprocha d'avoir déployé dans ses missions la cruauté d'un Néron (2).
Était-ce là un bon moyen d'étouffer promptement les préjugés populaires et les superstitions religieuses, encore si vivaces à cette époque? et l'esprit philosophique a-t-il quelque chose à voir dans ces persécutions d'un autre âge si fortement réprouvées par Robespierre ? Ne sait-on pas au contraire que l'exaltation religieuse grandit en face des supplices et tombe naturellement devant l'indifférence publique. Laissez faire au temps, ne se lassait pas de dire Maximilien, qui, en fait de religion, était d'une tolérance absolue et se contentait, pour sa part, de croire en Dieu et à l'immoi»lalité de l’âme. Il apprenait avec un véritable désespoir les troubles occasionnés par les attentats contre les consciences, troubles qu’il eût été si facile et si sage d’éviter. « Je t’envoie, mon cher collègue, » lui écrivait Mallarmé, commissaire dans les départements de la Meuse et de la Moselle,.» copie d’une lettre écrite par l’agent national du district de Gondrecourt, relative au culte. Elle m’a été dénoncée par plusieurs communes, et tu verras sans doute combien cette lettre est ultra-révolutionnaire, combien elle tend h renverser la liberté du culte et à annuler les sages décrets de la Convention que tu as provoqués. Je te dirai qu’il ne faudroit pas beaucoup d’agens nationaux semblables pour que tous les départemens soient en trouble (3)... » Ce que Robespierre et le comité de Salut public, sous son inspiration évidente, tentèrent d’efforts pour conjurer le péril, pour faire entendre partout la voix de la raison, pour s'opposer enfin à ce débordement d’iniquités et d’exagérations
(1) Javogaes à son ami Collot d'Berbois (de Ville-Arfrancbie). Architet, A F. II, 88. (X) Séance de la ConTention du 20 pluTÎdse [8 rétricr 1794). Moniteur du 22 plu- Tiése.
(3) Celle lettre, supprimée par Courtois, faisait partie de la collection Portiez (de rOlse). Elle ne porte point de date, mais elle est rraisemblableraent de nirése ou de pluriése.
RHxquelles se laissaient aller des représentants quelquefois égarés, et dans tous les cas plus zélés que sages, est à peine croyable.
Nous avons, Dieumerci, produit jusqu'ici assez de pièces, de discours, de lettres émanant de Robespierre, pour que l’opinion soit bien fixée sur l'esprit de tolérance et de sagesse avec lequel il envisagea toujours la question religieuse. Toutefois citons encore, afin qu’à cet égard la lumière se fasse éclatante. A la date du 8 pluviôse (27 janvier 1794) le comité écrivait à Prost, représentant du peuple, en mission à Dôle dans le Jura, en l’invitant à revenir : «... Tu dois, avant de partir, rappeler aux magistrats, à la société populaire, leurs devoirs. Qu’ils se souviennent, qu’ils n’oublient jamais ce qu’ils doivent au peuple. Des scélérats prennent occasion du culte pour l’égarer; que les magistrats publics frappent les imposteurs contre-révolutionnaires , mais qu’ils éclairent le peuple. Magistrats de son choix, ils ont sa confiance, cette tâche ne leur sera pas difficile. Qu’ils parlent le langage de la raison, jamais celui de la violence; elle fait des martyrs, la raison seule fait des prosélytes ; elle attend son triomphe , mais ne précipite rien , ce seroit l’éloigner. La tyrannie seule veut commander aux consciences ; la vertu, le patriotisme, les éclairent (1). » Au député Lefiot, qui, de Bourges, s’était plaint des superstitions religieuses où était plongée la commune d’ Argent, le comité disait : a II est affligeant pour la philosophie d’avoir à gémir encore sur de pareilles absurdités. Toutefois, il est des préjugés contre lesquels la politique aujourd’hui commande quelque circonspection. Le superstitieux est semblable à l’homme plongé longtemps dans une nuit profonde : trop de clarté l’éblouit et ne l’éclaire pas. Un demi-jour d’abord lui est nécessaire, bientôt il soutiendra l’éclat du soleil... (2). s Enfin, le comité de Salut public écrivait le 12 nivôse (!•' janvier 1794) à Lequinio, qui, dans les départements de la Vendée, des Deux-Sèvres et de la Charente-Inférieure, avait rendu des arrêtés excessivement sévères contre les ministres du culte catholique : « Par son décret du 18 frimaire, citoyen collègue, la Convention natiopale interdit à toute autorité constituée des mesures coercitives contre la liberté des cultes. Ce décret porte, article 1" : < Toutes violences et mesures contraires à la liberté des cultes sont défendues. » Le comité de Salut public n'ajpas reconnu le même esprit dans les dispositions que tu lui as communiquées. Tu aurois dû pressentir que moins que toute autre les opinions religieuses cèdent à la force. Ton expérience auroit dû te rappeler
(1) .trcAtoM. CormpoudaDce du comité de Salut public a«ec lea députée en mi>aion. A F. II. 37.
(2) Ibid. Cette lettre, ou plutét ce brouillon de lettre, n'est point daté.