LIVRE XIII. — LE SANS CULOTTE HÉBERT
République et de faire croire à leurs sujets que la France était couverte des ténèbres de la barbarie (t)? Non; on ne saurait trop protester contre une allégation si erronée et si ridicule.
Si encore il était possible de croire îi la bonne foi d’Hébert, si ses cris de fureur eussent été poussés dans le délire du patriotisme, si sa férocité feinte eût été le produit d'une conviction sauvage, passe encore; mais il n’y avait rien de tel. Hébert était au fond, nous assure-t-on, le plus doux et le plus paisible des hommes. Je ne dirai pas, avec l’accusation, qu’il étaitsoudoyé par Pitt ; seulement il battait monnaie avec ses pages sanguinaires; c’était uniquement pour gagner de l’argent qu’il ne cessait d’écrire : « Exterminons sans pitié ; » qu’il ne croyait qu’à « la vertu de la sainte guillotine ; » qu’enlin, comme son confrère Rougiff, il insultait les victimes jusque sur l’échafaud. « Pour chauffer mes fourneaux, on sent bien qu’il me faut de la braise, f..... ! » écrivait-il cyniquement (2). Subventionné, un peu imprudemment peutr-étrev par le ministre de la guerre, qui ne lisait guère son journal, il inondait de ses feuilles dissolvantes les armées, les sociétés populaires et les communes. 11 était telle auberge où l’on en trouvait aux commodités quatre cenLs exemplaires non coupés (3). Ne croyez pas au moins qu’Hébert tint en dehors de son journal le langage ordurier qu’il y parlait au peuple. Oh! non; tant s’en faut! C’était, nous disent ses panégyristes, un homme bien élevé, raffiné, aux mains fines et blanches, c’est-à-dire ne croyant pas un mot de ses grossières élucubrations, et estimant, comme la Macette de notre illustre Régnier,
Que l’trgent e bon goUt de quelque endroil qu'il tienne.
Et c’est là précisément ce qui me le rend odieux.
Ah! je comprends Marat. Celui-ci vivait de la vie du peuple; il avait souffert ses maux ; ce qu’il écrivait, il le pensait. Dans ses regrettables appels à la violence, il respectait encore ses lecteurs et ne trempait pas sa plume dans la fange. Il fait horreu;^ peut-être, on ne peut le mépriser. Mais Hébert ! Quel cœur ne se soulève de dégoût à la lecture de ses horribles pages, qui semaient partout l’effroi, le désespoir, la consternation ! Quant à lui, qui se réjouissait sans doute d’être une terreur à lui tout seul, comme certain démo-
(1) Le Vieux Cordelier, numéro 5, p. 112, de l’édii. Hatton.
(2) Le Pire Duckeene, numéro 330.
(3) Lettre de Gravier h Robespierre, non insérée par Courtois. Papiers iuiiile, t. II, p. 194.
HISTOIRE UE ROBESPIERRE
craie de notre temps (l), il 5e complaisait le soir, après avoir, la plume à la main , terrifié les gens tout le jour, à de fins soupers en agréable compagnie, chez le banquier hollandais de Kock, dont la maison de Passy était le centre de réunion de la plupart des meneurs héberlistes.
Toute la conscience du pays était donc à bon droit révoltée contre l'hébertisme; c'était un murmure d'indignation générale. On a eu tort assurément de tuer quelques-uns des chefs de ce parti, parce qu’en frappant trop violemment les ultra-révolutionnaires, on courait risque d'affaiblir l'énergie du patriotisme ; mais comment ne pas comprendre jusqu'è un certain point l'enaspération des gens qui voulaient sérieusement fonder le régime républicain, quand on lit dans Burke, par exemple : « La situation de la France est fort simple, on n’y trouve que deux espèces d'individus : des bourreaux et des victimes. Les premiers ont entre leurs mains toute l’autorité de l’État, la force armée, les revenus publics... Ils ont fait abjurer Dieu par les prêtres et par le peuple ; ils ont lâché d’extirper des cœurs et des esprits tous les principes de la morale, et tous les sentiments de la nature. Leur objet est d’en faire des sauvages féroces et incapables de supporter un système fondé sur l’ordre et la vertu... (2). » On voit la tactique des étrangers pour déshonorer laRévolulion : c’était d’attrihuer au comité de Salut public, â la Convention, â la République tout entière, les folies d’un certain nombre d’énergumènes.
Robespierre n’était pas un modéré, tant s’en faut, comme allaient le lui reprocher les héberlistes, et il faut lui en savoir gré, car il n’y a pires terroristes que les modérés. Nous les avons vus à l’œuvre après le 9 Thermidor et depuis. C’était un homme d’ordre, parce qu’il savait que sans ordre il n’y a ni liberté ni sécurité possibles pour les citoyens; parce que, à la différence des farceurs révolutionnaires qui faisaient de la Révolution une mascarade, et, selon son expression, transformaient la liberté en Bacchante, il voulait doter son pays d’institutions républicaines à l’abri desquelles tous les Français pussent vivre dans la concorde et dans la paix. Mais comment espérer fonder quelque chose de durable avec cette tyrannie de la rue imposée par Hébert? Lorsque dans un pays en révolution, au lieu de s’adresser aux sentiments élevés et généreux, on fait appel aux passions mauvaises, qui bouillonnent à la surface
(1) Le mol est de Proudhon.
(2) f€uvres jjosthumet de Burke sur U Révolution frençaisa. Londree, 1799,* in-8«, p. 180.
LITBE XIII. — TENTATIVE D’INSORRECTIOR 4Î3
comme une écume impure , il arrive infailliblement ceci, c'est que cette masse de citoyens incertaine et flottante dont se compose la majorité d'une nation , et qui se fût accommodée parfaitement du régime de la liberté, s'épouvante d'une licence effrénée , se lasse trop vite , et du despotisme de la bouc se réfugie aveuglément dans le despotisme de la pourpre.
On a eu tort de tuer les hébertistcs, avons-nous dit. Il ne faudrait pas croire cependant qu’on se contenta de frapper en eux des opinions exagérées; ce fut une véritable tentative d'insurrection qu’on eut à réprimer. Maltraité, à diverses reprises par Robespierre, d’abord pour avoir prêché l’intolérance antireligieuse, ensuite pour avoir insidieusement attaqué Danton, dont Maximilien s'était alors constitué le défenseur au sein du comité de Salut public comme à la .tribune des Jacobins, Hébert s'était singulièrement radouci depuis quelque temps. Mais la/nise en liberté de Vincent et de Ronsin, considérée par les exagérés comme une victoire importante, l’arrivée de Carrier, et surtout la maladie de Robespierre, rendirent au Père Diichesne toute son assurance et toute sa fureur. « Il n’y aura point d’amnistie, et à votre tour vous jouerez à la main chaude, f...! » avait écrit Hébert en s’adressant aux dantonistes (t). Or, à cette heure, ce n’était plus seulement Desmoulins et Danton qu’on menaçait, c'était aussi Maximilien.
N’ayant pu entamer les Jacobins, où dominait la politique si ferme et si sage de Robespierre, les ultra-révolutionnaires firent du club des Cordeliers leur quartier général. Dès le 24 pluviôse (12 février 1794), l’imprimeur Momoro, un des grands-prêtres du culte de la déesse Raison , avait vivement pris à partie Maximilien, parce que la veille Vincent avait été rejeté des Jacobins, malgré un rapport favorable du citoyen Delcloche, lequel s’était laissé influencer par Momoro (2). Robespierre n’était pour rien dans cette affaire; Momoro ne s’en prit pas moins à lui, ayant sans doute sur le cœur ses sorties indignées contre les fanatiques de l’trréligion. Sans le nommer, il le désigna assez clairement : « Tous ces hommes usés en république, ces jambes cassées en révolution, nous
(1) Le Pire Duchene, numéro 331.
(2) Séance du 13 pluriése (11 férrier 1794) aux Jacobins. {Moniteur du 28.) Voyez autsi h ce sujet une lettre de Concedieu, administrateur du département, à Robespierre, dans les Papiers inédite, i. I*', p. 302.
traitent d'exagérés parce que nous sommes patriotes et qu'ils ne veulent plus l'être (1)... » Après lui, Vincent parla de démasquer des intrigants a dont on sera étonné. » Enfin Hébert encouragé frappa en même temps sur ceux qui réclamaient un comité de clémence et sur ceux qui, « avides de pouvoir, mais toujours insatiables, avaient inventé et répétaient pompeusement dans de grands discours le mot d'ultra-révolutionnaire pour détruire les amis du peuple qui surveillaient leurs complots (2). » Tout cela aux applaudissements de l'assemblée. L’allusion était assez transparente, il n’y avait pas à s’y tromper. Les enragés préparaient un grand coup. « Depuis la sortie du sieur Vincent, » écrivait à Maximilien un juré au tribunal révolutionnaire , « les Cordeliers sont menés par eux , et vous connaissez les propos qu’ils ont l’horreur de tenir, tant à votre sujet que sur les autres membres des Jacobins et les représentans du peuple (3)... » La proposition fut faite, aux Cordeliers, de porter à cen't raille hommes l’effectif de l’armée révolutionnaire (4) , dont Ronsin était le chef, et sur laquelle les exagérés comptaient comme sur une force entièrement dévouée à leur cause.
Le comité de Salut public, averti des sourdes menées des ultrarévolutionnaires, résolut, avant de frapper riiébertisme, de lui donner encore un avertissement. Le 8 ventôse (26 février 1794), Saint-Just, récemment arrivé de l’armée, monta à la tribune de la Convention nationale. Dans un discours d’une sombre énergie et d’une étonnante grandeur, où, conformément aux idées de Robes^ pierre, il proposait de substituer à la Terreur, — cette arme à deux tranchants saisie par les uns pour venger le peuple , par les autres pour servir la tyrannie, — i Injustice qui pesait les crimes dans sa main avant de rendre ses arrêts, le jeune rapporteur du comité donnait à entendre aux hébertistes que l’Assemblée et le gouvernement avaient les yeux fixés sur eux (5).
Les exagérés ne se trompèrent pas sur le sens des paroles de Saint-Just. Mais ils se croyaient forts, et ne voulant pas laisser à Robespierre le temps de se rétablir, — car c’était lui surtout dont ils redoutaient la vigilance et la perspicacité (6), — ils se décidèrent à brusquer les choses. I-e t4 ventôse (4 mars i794) la séance des Cordeliers fut ouverte avec une sorte d’appareil lugubre. On couvrit
(1) Monileur du 28 pluiiAse (16 févrirr l7St).
12) Ibid.
[3] Lettre de CraTierk Robespierre (u4t raprà). PapiurtinddOt, t. Il, p 19t.
14) Ibid.
(5) \oj. notre niticire de Saint-Just, édit. Méline et Cens, t. II, p. III.
(6) Lettre de CrsTicr à Robespierre (uAt ruprd).