LIVRE XIII. — PROPOSITIONS DE VINCENT ET DE RONSIN 4S
qui, jusque dans les derniers temps de sa vie, à conservé la lucidité de son esprit et la plénitude de ses facultés. Il avait, nous l'avons dit, gardé pour Robespierre, dans l'intimité duquel il avait vécu, un enthousiasme sans bornes, un culte absolu. Sa mémoire était admirable ; il ne tarissait pas quand on le mettait sur le chapitre de la Révolution, et surtout lorsqu'il était question de celui qu'il vénérait comme un martyr. M. Louis Rlanc et M. de Lamartine lui ont été redevables de renseignements précieux; il en est un pourtant qu'ils ont négligé ou ignoré, et qui, pour l'affaire des hébertisles, est d'une extrême importance. Souberbielle était, comme on sait, juré au tribunal révolutionnaire, où il avait la réputation d'une très-grande rigidité. Un jour, pendant la maladie de Robespierre, en sortant d'une séance de la Convention, il fut accosté dans le jardin des Tuileries par Vincent et par Ronsin , qui le conduisirent dans un café de la rue de Richelieu, sous prétexte de lui faire une communication pressante. On monta à l'entresol, on demanda une bouteille de bière, puis Ronsin et Vincent dévoilèrent devant Souberbielle un vaste plan d'extermination des ennemis de la République. Il s'agissait d'abord d'organiser dans chacun des districts du pays une compagnie de l'armée révolutionnaire et de la munir de deux pièces de canon. Après quoi, l'on eût dressé de nouvelles listes de suspects, qu’on eût aussitôt renfermés dans les prisons des districts. Ensuite, à un jour fixé et sur un ordre secrètement donné par Ronsin, les compagnies révolutionnaires se fussent répandues dans les prisons et y eussent égorgé tous les détenus, sans distinction d'âge ou de • sexe. Vincent et Ronsin prièrent Souberbielle d’appuyer de toute son influence l’idée qu'ils venaient de lui exposer, quand le moment serait venu de la mettre à exécution. Mais, quoique assez exalté luimême, le docteur fut indigné à cette pensée d’une nouvelle Saint- Barthélemy, et son silence apprit sans doute à Vincent et à Ronsin combien peu il approuvait leurs sanguinaires machinations.
Le soir même il se rendit chez Robespierre , qui était mieux, et qu’il trouva levé. Il le mit en quelques mots au courant des ouvertures qu’on lui avait faites. Rien, paralt-il, ne saurait peindre l’indignation que cette confidence souleva dans le cœur de Maximilien. Dans les propositions de Vincent et de Ronsin il vit une des variantes des fureurs et des menées de la faction ultra-révolutionnaire contre la Convention nationale et le gouvernement de la République. En proie à une agitation extrême, furieux comme un lion déchaîné (ce sont les propres expressions de Souberbielle), il parcourait sa chambre dans tous les sens et laissait tomber de sa bouche ces paroles entrecoupées : « Les révolutions ont des aspects horribles!... Toujours du
BISTOIRË DE ROBESPIERRE
sang!... N'en a-t-on pas assez répandu déjà!... Faut-il donc que la République se dévore elle-même (1) !... » Quelques jours après cette conversation , les hébertistes étaient arrêtés.
L’impression produite par la séance du 14 aux Cordeliers avait été loin, comme nous l’avons dit, d’être favorable aux exagérés. Dès le 16 ventôse (6 mars 1794) Barére obtenait de la Convention un décret par lequel elle chargeait l’accusateur public près le tribunal révolutionnaire d’informer sans délai contre les auteurs de pamphlets manuscrits distribués depuis quelques jours dans les halles, et enjoignait au comité de Salut public de lui présenter incessamment un rapport sur les moyens de protéger le gouvernement et le peuple contre les intrigues des conspirateurs (2). Le soir même, aux Jacobins, Collot d’Hcrbois abandonna solennellement les ultrarévolutionnaires, et le juré Renaudin s’écria : « Ils veulent des insurrections! eh bien! qu’ils se montrent, et nous verrons qui d’eux ou de nous triomphera (3). » Les meneurs, un peu interdits, essayèrent de se rétracter. Carrier prétendit que, dans sa pensée, il avait été simplement question d’une insurrection conditionnelle. Le Ifndemain, aux Cordeliers, Hébert tenta d’expliquer son appel à la révolte, en disant que, par insurrection, il avait entendu une union plus intime des vrais montagnards de la Convention avec les Jacobins et les patriotes , pour obtenir justice de tous les traîtres impunis (4). Mais il était trop tard.
Le 23 ventôse (13 mars 1794) Saint-Just montaitàla tribune de la Convention, et y prononçait son rapport sur la conjuration ourdie par les factions de l’étranger afin de détruire le gouvernement répu-
(1) Nous devons à Tobligeance de M. P. DupUn; ancien représentant du peuple b TAssemblée consUiutnie, la commanication de ces détails pleins d’iniérêt. M. P. Duplan les tenait de la bouche mëine de Souberbielle, avec lequel il s'étaîi trouvé en relations suivies. A propos de VUiitoire des GÎTondins de M. de Lamartine, il a coiH sipné ses souvenirs dans un article eu date du septembre 1847, et qui a été inséré dans le Journal du Loiret du S9 décembre de la même année. Dans sa fii~ fuiation de l'Histoire de France de Tabbé de Moni^aillard, M. Laurent (de TArdècbe) parle aussi des ouvertures faites par Ronsin à un juré, qu'il ne nomme pas, pour l'extermination en grand de tous les ennemis de la Révolution. (Yoy. p. 31S.)
(2) Vojex le Moniteur du 17 venlése (7 mars 1794).
(3) Ibid.
14) Séance des Cordeliers du 17 vcnlése (7 mars 1794). Vov. le Moftiteur du 21 ventésc.