‹ Histoire de Robespierre d'après des papiers de famille les sources originales et des documents entièrement inéditsChapitre 178 sur 354 · LIVRE XIll. — LES AGENTS DE L'ÉTRANGER · texte numérisé non relu

LIVRE XIll. — LES AGENTS DE L'ÉTRANGER

instruit à l'étranger des efforts tentés pour perdre dans l'esprit des I patriotes ce Robespierre dont la popularité paraissait aux ultrarévolutionnaires le plus formidable obstacle au succès de leur entreprise. « On ne peut plus se faire illusion ; il y a deux partis dont les efforts tendent à déchirer la France, » lisait-on dans l'une des lettres auxquelles Maximilien avait fait allusion tout à l'heure. « Le comité de Salut public veut conserver son autorité ; il jouit d'une grande confiance ; les Jacobins, guidés par Robespierre, l'entourent et le soutiennent ; il s'applique à faire marcher régulièrement le gouvernement révolutionnaire par l'affermissement des lois et de la morale. D'un autre cdté viennent Hébert et Vincent... ces deux hommes ne sont que des préte-noms... » Et dans l'autre : « Les deux partis dont je vous ai parlé se forment, se mesurent; bientôt ils seront aux prises. On tente de dépopulariser Robespierre; de tons les hommes, c'est celui dont la réputation est la plus difficile à détruire... » Voilà, disait Couthon, rétabli lui aussi depuis peu, des lettres écrites à des étrangers par des étrangers jouant ici le patriotisme; l'espèce d'estime dont ils semblaient environner un patriote aimé de tous, ajoutait-il, n'empéchait pas qu'on ne devinât leurs secrets desseins (1). Les émigrés, les royalistes conspirant à l'intérieur, les puissances coalisées, regardaient non sans raison Robespierre comme la pierre angulaire de la Révolution ; nous raconterons bientôt tous leurs efforts pour semer à leur tour le soupçon contre lui dans le cœur de tous les patriotes. Or, on se demande comment les paroles de Couthon n'ont pas été un avertissement suffisant aux quelques démocrates assez aveugles pour se mêler à la troupe des détracteurs du grand démocrate. Si l'on attachait tant de prix à dépopulariser Robespierre, c'est qu'on savait bien qu'il était une des plus solides colonnes de la République, et que, ce>te colonne brisée, on aurait facilement raison de la Révolution. Hélas! on ne s'en apercevra que trop après Thermidor.

La défaite des hébertistes causa à la faction dite des indulgents, comme aux contre-révolutionnaires, une joie infinie. « Depuis longtemps, » lisons-nous dans un journal dévoué à Danton, « ces êtres avilis préparoient la chute de la République par l'avilissement qu'ils cherchoient à jeter sur le peuple et sur ses représentans... Ils

(I) Voy. 1< MoniituT du 26 venlftse (16 mars 1794}.

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«voient senti que le patriotisme ne seroit plus qu’un mot du moment où ils pourroienl traiter Robespierre de modéré et être applaudis. Ils risquèrent enfin l’épithète, et furent démasqués par le peuple, qui connaît ses vrais amis (I). » Celte flatterie à l’adresse de Maximilien ne produisit pas l’effet attendu sans doute. Robespierre comprit bien tout de suite le but et la tactique de ceux qui virent dans la chute des exagérés, non une victoire du bon sens, un triomphe pour la République, mais la satisfaction de leurs rancunes et de leurs haines. Il va s’attacher à suivre, sans s’écarter d’un pas, la route tracée par la raison entre les deux écueils si souvent signalés par lui, l’écueil de l’exagération et celui du modérantisme. Les fauteurs de ce dernier parti, comme s’ils se fussent donné le mot avec les partisans de la contre-révolution, tentèrent d’envelopper dans la ruine de l’héberlisme les fonctionnaires publics qui leur déplaisaient, les autorités constituées qui n’étaient point ù leur dévotion, et quelques patriotes, trop ardents, peut-être, mais d’un patriotisme à toute épreuve. Seulement là , ils rencontrèrent Maximilien, et vinrent se briser contre lui.

Le soir même du 24 ventôse (14 mars 1794), aux Jacobins, il prenait la défense de Boulanger, à qui tout récemment déjà il avait prêté l’appui de sa parole. Boulanger était ce citoyen qui, aux Cordeliers, s’était écrié en s’adressant à Hébert : « Parle, Père Duchesne, nous serons, nous, les Père Duchesne qui frapperont. » Vivement interpellé à cause de cette phrase compromettante, il avait balbutié une assez faible justification, quand Robespierre prit la parole pour faire sentir le danger qu’il y avait à incriminer certaines expressions dont on forçait le sens à dessein, et à accoler de véritables patriotes à des intrigants et à des traîtres. «Quand un homme se montre partisan de la sédition,» dit-il, «je ne balance pas à le condamner; mais quand un homme a toujours agi avec courage et désintéressement, j’exige des preuves convaincantes pour croire qu’il est un traître. » Or, depuis le commencement de la Révolution, Boulanger avait constamment tenu le langage et la conduite d’un citoyen passionné pour la liberté ; par tous ses actes il avait prouvé son désir de la voir triompher. Le plus grand de tous les dangers, ajoutait Robespierre, serait d’impliquer les patriotes dans la cause des conspirateurs. Ici, trahi par ses forces, il dut renoncer à la parole ; mais Boulanger était sauvé! ., du moins jusqu’en Thermidor (2).

(1) La Feuille du Salut publie (jouratl du jeune Rooiielin). Vojti le numéra 360^ du 30 Tentdse (20 mars 1794).

(2) llonileur du 28 Tentiie (18 mars 1794).

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Un autre patriote, le général Hanriot, comiiiandanl de la garde nationale parisienne, fut arraché aussi h la rage des modérés par Robespierre, à la charge de qui ce fait n’a pas manqué d’ûtre relevé par les Thermidoriens. Encore un dont tous les actes ont été dénaturés, dont le rôle a été odieusement travesti, dont l’histoire en un mot a été écrite par des vainqueurs sans conscience et sans l'ty . Tous les partis l’ont également sacrifié, les uns par passion, les autres par légéreté. J’en éprouve pour lui une pitié d'autant plus forte, un in- ^lérêl d’autant plus vif. Je ne puis admettre qu’on abandonne aussi facilement un citoyen dont le dévouement h la Révolution a été absolu, et qui a versé son sang pour la plus honorable des causes. Celui qui sut méritej’ l’estime de Robespierre n’était pas un citoyen .sans valeur, et surtout sans honnêteté. Non, Hanriot n’est pas l’homme de la légende, l’homme que les écrivains de la réaction, ]>ou .soucieux de la vérité, ont repré.senté gesticulant et caracolant, le .sabre h la main, autour des charrettes lugubres emportant les condamnés vers l’échafaud. Je citerai de lui des traits qui dénotent un véritable ami de l’humanité. Durant le rude hiver de I79t, où l’ordre fut si difficile à maintenir dans les rues de Paris, sa conduite fut admirable, tout à fait conforme ù ces paroles qu’il prononça un jour au sein du conseil général delà commune : « Je déploie rarement la force, parce que je sais que ce n’est pas avec les armes meurtrières que l’on doit traiter des républicains, mais bien avec celles de la raison et de la justice (1). » Le jour de Injustice doit luire pour tout le monde, et nous ferons connaître aussi quel fut ce martyr de la calomnie.

On lit dans les Mémoires de Lucien Bonaparte que la place de Hanriot fut offerte à Napoléon. Par qui? Par Robespierre .sans nul doute, d’après la narration du très-peu véridique écrivain qui occupa le siège de la présidence du Corps législatif ù l’époque du 18 brumaire. Lucien habitait alors avec sa famille une petite campagne dans le .Midi, non loin du corps d’armée où Napoléon servait comme général d’artillerie. Un jour que ce dernier s’fuait rendu au milieu des siens, il leur confia la soi-disant proposition qu’on lui avait faite. « Je dois donner ma réponse ce soir; Robespierre jeune est honnête, mais son frèi-e ne badine pas. 11 laudrait le servir. Je sais combien je lui serais utile en remplaçant .son imbécile commandant de Paris; mais c’est ce que je ne veux pas; il n'est pas Iniips (2). I) Tel est le récit de Lucien Bonaparte. C’est lù, on le sent

(1) Voy. U Journal de la Montagne du !î0 frimaire an II.

(ij Mémoires de Lucien Bonaparte. Dans ces .Mémoires, dont un seul TOlume a paru, Lucien Bonaparte a consacré h la Révolution française quelques chapitres qui dénotent de sa part la plus étonnante ignorance de cette époque et de ces temps

HISTOIRE UE ROBESPIERRE

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bien une scène arrangée après coup. Est-il vrai, comme le prétend Lucien, qu'Augustin Robespierre aitsollicitévainementle jeune officier? Je ne le crois en aucune espèce de fai'on. A cette époque d’ailleurs c’était Napoléon qui sollicitait ; et il était loin, bien loin d’avoir encore l’importance que la plupart de ses biographes lui ont prêtée. Qu’après la prise de Toulon, il ait dù Ji la protection d’Augustin, avec lequel il s’était lié a.sscz étroitement comme nous avons déjà en l’occasion de le dire, d’être nommé chef de brigade d’artillerie, cela est très-probable. 11 n’est pas douteux non plus que Robespierre jeune n’ait conçu de lui l’opinion la plus avantageuse, témoin Ri lettre, curieuse à plus d’un titre, qu’il écrivait à son frère à la date du 16 germinal (S avril 1794), lettre inédite dont nous extrayons le passage suivant ; « J’ajoute aux nom des patriotes que je t’ai nommés le citoyen Galmiche juge à Vesoul, homme probe et de talent, le citoyen Morin, accusateur public du tribunal militaire, le citoyen Buonaparte, général chef de l’artillerie, d’un mérite transcendant. Ce dernier est Corse, il ne m'offre que la garantie d’un homme de cette nation qui a résisté aux caresses de Paoli, dont les propriétés ont été ravagées par le traître (1)... » Si Augustin «avait la plus haute idée

d’oü <«81 sortie la grandeur de sa famille. 11 exprime sur Robespierre une opinion toute contraire b celle qu’à diverses reprises a manifestée Napoléon. Mais il suffu de citer un exemple de la façon dont Lucien traite Thistoire pour démontrer combien doit être nulle, aux yeux de tous les gens qui réfléchissent, la valeur de ses appréciations. Il écrit, en parlant de Robespierre : « Il osa immoler l'honneur de son sexe, l'ange qui portait sur la terre le nom d’Élisabeth ! » (P. 55.) C’est là une de ces niaiseries qu'il fallait laisser aux Montjoie et autres écrivains de cette farine. Nous avons prouvé que» loin de vouloir la mort d'Élisçbcth, Robespierre avait essayé de l’arracher aux cnra> gés, auxquels il la disputa en vain.

(1) Lettre inédite, faisant partie de la collection Portiez (de l'Oise). Une copie ,m'cn a été coiiiuiuuiquée par M. A. .Sencier, neveu de ce représentant. Cette lettre, de Robespierre jeune est d'une extrême importance. Elle commence par ces mots : « Je reçois ta lettre à l’instant de l'expédition d'Oneille. » Plus loin, Augustin dit à son frère : « Écris-moi aussitôt ma lettre reçue, instruis-moi des événemens... » Il y avait donc entre les deux frères une correspondance active , et Napoléon n'en imposait pas à ses confldenis quand il leur disait qu'il avait vn à Toulon des lettres de Robespierre à son frère où Maximilien s'expliquait avec beaucoup de véhémence et d'indignation sur la manière dont certains membres de la Convention pratiquaient le gouvemement révolutionnaire. M. Michelet saura désormais qu’il a eu tort de tuppoter^ suivant sa déplorable manie, que CCS lettres pouvaient être fabriquées. {Hisioire de la Révolution, t. Tll, p. 353.)

Il y a dans la lettre de Robespierre jeune un passage vraiment curieux et qui prouve combien étaient répandus les soupçons contre Danton et Delacroix : « J'ai toujours soupçonné,» dit Augustin à son frère, « les deux gros D... et D... de la Convention d’étre les premiers conjurés. Rappelle-toi leur conduite dans toutes les crises qui ont précédé depuis Dumouriez jusqu’à ce jour ; leur silence dans la crise actuelle, et les motions puériles d'ajonriiement, de renvoi, d'amendement de l'un, par lesquelles il veut faire connatire qu’il est las. L’autre jette son feu sur Francfort et veut la faire livrer

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des talents du jeune Bonaparte, sa eontianee en lui, on le voit, n'était pas exempte de réserve ; et je doute fort, d’après les termes mêmes de cette lettre toute contidentielle, qu’il ait jamais songé à lui pour une position aussi délicate et aussi importante alors que celle décommandant en chef de la garde nationale parisienne. Si l’offre avait été faite, comment n'en aurait-il pas été question dans cette lettre, et comment surtout Napoléon n’en aurait-il pas dit un mot dans ses confidences de Sainte-Hélène ? Et d’ailleurs Bonaparte, ambitieux comme il l’était, aurait-il refusé des mains du comité de Salut public, ou de Robespierre dont aucun nuage encore ne voilait la [lopularité, une place qu’il ne dédaigna pas d’accepter plus tard des mains de Barras? Cela n’est pas croyable. Ajoutons qu’il semblait si attaché aux Robespierre qu’il fut destitué après Thermidor à cause de cet attachement même et de l’intérêt qu’avaient paru lui porter les deux frères (1). Nous avons dû prémunir le lecteur contre une de ces mille historiettes à l’aide desquelles on est pai-venu îi fausser l’opinion publique. L'histoire ne se doit point faire à coup d’anecdotes plus ou moins hasardées. Si en efl'et le comité de Salut public avait eu l’intention bien arrêtée d’ôter au général Hanriot le commandement de l'armée parisienne, il aurait, sans aucun doute, songé, pour le remplacer, à quelque nom plus retentissant alors que celui de Bonaparte, et n’eût point confié le salut de la République ;'i l'homme qui plus tard devait la tuer de ses mains.

Peu s’en fallut que la commune -de Paris tout entière ne fût enveloppée elle-même dans le désastre des hébertistes, tant les nwdt'vAi étaient ménagers de sang! Dans la séance de la Convention du

aux flammes, parce que celle ville réclame la remise d*une contribution, occasion bien éclatante pour faire briller son amour pour la République française. » A celte date du 16 germinal, Augustin ignorait encore l’arrestation et le procès des dantonistes.

Ou sent maintenant l'intérét puissant que les Thermidoriens ont eu h supprimer d’abord la lettre dont nous venons de citer quelques extraits, et k détruire complète^ ment les lettres accusatrices de Maximilien k son frère.

•(1) S'il faut en croire Charlotte Robespierre, Napoléon aurait eu l'idée de marcher contre la Convention à la nouvelle des événements du 9 Thermidor, et en aurait fait la proposition formelle aux représentants qui se trouvaient h l'armée d'Italie. (Mémoires de Charlotte, p. 127.) On assure même qu'il existait un certain nombre de lettres de Napoléon à Robespierre, et que ces lettres ont été rendues au premier par Courtois. Voy. ce que disent à cet égard les autours de VBisioire parUinenta\r$ ^ t. XXXUI,

lilSTOlKK IIE ROBKSPIEKRE

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28 ventôse (18 murs 1794), un des dogues du parti, Bourdon (de l’Oise), SC jeta avec rage sur la municipiditô parisienne. Quel ôtait son crime? Elle n’avait pas mis assez d’empressement à venir féliciter l’Assemblée de sa victoire. Et, i la demande de Bourdon, la Convention chargea ses comités de Salut publie et de Sûreté générale de procéder dans le plus court délai à l’examen de la conduite et û l’épuration des autorités constituées de Paris (1). Dés la veille cependant le comité de Salut public avait nommé comme second substitut de l’agent national le citoyen Legrand, en remplacement d’Hébert, et Vincent Cellier agent national en place de Chaumette, arrête comme souptjonné de complicité dans l’affaire de son substitut (2). Mais cette première épuration ne suffisait pas à Bourdon (de l’Oise). Quand le lendemain une députation de la commune se présenta Ma barre, ayant Pache à sa tête, il s’opposa violemment û son admission, prétextant qu’au milieu des mesures terribles prises pour déjouer les complots et écraser les conspirateurs, l’Assemblée manquerait son coup si elle recevait la municipalité. Ces paroles furent accueillies par de sourds murmures, la commune fut admise, et l’officier municipal Lubin, une des futures victimes de Thermidor, lut, en son nom, une adresse de félicitations. Le président — c’était le vieux Ruhl — se plaignit, dans sa réponse, du peu d’empressement de la municipalité, et en terminant il exprima le vœu de voir la commune de Paris, « qui avait eu si longtemps û sa tête les Bailly, les Pétion et les Manuel, » ne renfermer plus désormais dans son sein que des Publicolas et des Bmtus. A quoi le maire répondit, au nom de ses collègues, en jurant, au milieu des applaudissements, qu’ils seraient tous de dignes imitateurs de Brutus et de Publicola.

Tout paraissait terminé, quand certains membres réclamèrent l’in.sertion de la répon.se du président au Bulletin. Danton, dont le rôle était bien effacé depuis quelque temps, se leva pour protester. Fallait-il frapper d’une réprobation collective l’administration municipale parce que quelques-uns de .ses membres pouvaient être coupables, et infliger h la commune la douleur de croire qu’elle avait été censurée avec aigreur? Tel n’était point l’avis de Danton. Mais le président se méprit sur le sens des paroles de son collègue, et, se levant de son siège : « Je vais répondre la tribune; viens mon cher collègue, occupe toi-même le fauteuil. » .ôlors Danton : « Tu l’occupes dignement. Ma pensée est pure, si mes expres.sions l’ont mal rendue... Vois en moi un frère qui a exprimé librement

(1) Voy. le Moniteur da 29 veotAse (19 mars 1794).

(2) Arrfité signé : Billaud- VarenDc, Barère, Collot d'Herbois, Carool, Saiat-dust, C.-A. Prieur. (drcAieci, F 7. 4435.)

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