LIVRE XIII, — UOL'RUON (UB L'OISE) ET IIÉRim
son opinion. » A ces mots Ruhl descendit du fauteuil et se jeta tout ému dans les bras de son collègue. Cette scène d’eflusioii excita dans l’Assemblée le plus vif enthousiasme (1). Ce fut le dernier éclair de > la popularité de Danton. Également lié avec ce dernier et avec Robespierre, qui diyà l’avait défendu de sa parole contre une accusation de Chabot, et qui vraisemblablement le couvrit encore de sa protection en cette circonstance, Pache échappa aux fureurs de Bourdon. S’il fut arrêté en floréal, on garda du moins pour lui de grands ménagements, et quand, après Thermidor, la persécution s’étendra sur lui, ce sera surtout l’amitié de Robespierre qu’il expiera.
L’attitude équivoque de Danton vers cette époque donna sans doute beaucoup à penser à Maximilien. Il n’agissait guère, parlait peu, faisait le mort en quelque sorte; mais ses amis, les Lacroix, les Delmas, les Tallien, les Merlin (de Thionville), auxquels il faut joindre les Bourdon (de l’Oise), les Maribon-Montaut.etc., ne cessaient de harceler le pouvoir exécutif et le comité de Salut public. Lui, pensait-on, restait dans la coulisse, attendant le moment favorable pour frapper à son tour, et profiter peut-être, dans un intérêt personnel, d’une déroute du ministère. Si parfois il apparaissait sur la scène, c’était pour appuyer quelque proposition insidieuse, comme dans la séance du 29 ventôse (19 mars 1791), où Bourdon (de l’Oise) s’étant encore livré îi une attaque furieuse contre Rouchotte, il soutint indirectement l’accusation, tout en faisant appel à l’union, ù la vigilance, et en s’écriant encore de sa forte voix qu’il fallait que la liberté bouillonnôt jiisqu’îi ce que l’écume fût sortie. Et quel était cette fois le reproche adressé par les Bourdon, les Merlin et autres au ministre de la guerre? D'avoir fait venir à Meaux, îi Paris, à Saint- Gerraain-tîii-Laye et dans les environs un grand nombre de prisonniers autrichiens. Ces prisonniers, il fallait bien les loger quelque part. L’Assemblée n’en décida pas moins que Bouchotte serait tenu de rendre compte de sa conduite au comité de Salut public dans les vingt-quatre heures.
Encouragé par ce succès. Bourdon s’en prit le lendemain à l’un des agents les plus actifs du comité de Sûreté générale, au citoyen Héron, qui déjà avait été attaqué avec une extrême violence par un républicain douteux, le député Pressavin, devenu après Thermidor un des plus fougueux réactionnaires (2). Tallien venait de dénoncer
(Ij Mont/^r (lu g«rminal an II (21 mars 1794;.
(2) On lit dans le projet de rapport de Robespierre sur la faction I^abre d'Églan*
Une : « Pressavin veut iuinioler Héron, patriote connu qui est défendu par Yadier. »
{PajfUrt iniditt, t. Il, p. 39.)
à la Convention une foule d’aiTeslations de patriotes opérées à Versailles à l’instigation d’anciens valets de la cour et d’aristocrates, complices, prétendait-il, de la faction d’Hébert, (piand Bourdon (de l'Oise) accusa Héron d’en être l’auteur, et sui'-le-chanipil obtint de l’Assemblée un décret d’arrestation contre cet agent, dont le véritable crime, aux yeux des dantonistes, était d’avoir présidé à l’arrestation de Fabre d’f'glantine. Mais ce grief, il eût été difficile do l’invoquer
Héron était-il bien l’homme que nous a dépeint la réaction, l’effroi des fàmilles, se souillant de cruautés et de rapines, ne sortant jamais qu’armé d’un couteau de chasse, de pistolets brillant à sa ceinture et d’espingoles portatives sortant de ses poches (1)'? Nullement. C’était un agent de police, voilîi tout, et, partant, très-porté sans doute îi faire du zèle exagéré. 11 avait pour répondants Vadier et Moyse Bayle, deux ennemis jurés de Robespierre. Le portrait qu’en a tracé son collègue Senar, autre espion du comité, un des plus lAches coquins qui se puissent rencontrer dans les bas-fonds de la police, est donc de la fantaisie pure. C’est également Senar, ou plutôt, je suis bien tenté de le croire, ce sont les arrangeurs des prétendus Mémoires de Senar, qui ont fait de ce Héron le boulfdngue de Robespierre (2). Or Robespierre — cela est reconnu, avéré — n’eut jamais aucun rapport avec Héron (3). Mais cet agent était,
(1) Mémoires de Senar, p, 112.
(2) M. Michelet adoucit l'expression, et il appelle Héron <( l’agent secret de Robespierre » (t. YII, p. 175). Il est Trai que, par une de ce$ contradictions qui lui sont familières, il reconnaît, dix lignes plus bas, que Robespierre e ne fit jamais Héron ». Mais M. Michelet ne s'embarrasse pas pour si peu. C'étaient, dit-il, de petites biles qui sourent portaient les lettres et les paquets cachetés chez de Chalabre, laquelle les remettait h Maximilien. Quelle puissance divinatoire! Kt M. Michelet n'a pas reculé devant ce tissu d'absurdités !
Répétons ici ce que nous avons déjà dit autre part, à savoir que le manuscrit des Mémoires de Senar, livré h l’impression une trentaine d'années après la mort de l'auteur, a été vendu k l'éditeur par un autre misérable, nommé Dossotiville, également espion du comité de Sftreté générale. J'ai sous les veux un arrêté du comité de SAreté. en date du 18 pluviôse (6 février lT9é), conférant à Dossonville ses pouvoirs d’agent du comité. Il est signé : Élie Lacoste, Louis ( du Bas-Rhin ), Moyse Bayle, Amar, Dubarran, Vadier, Luvicoiuierie et Jagol, tous, k l'exception de Lavicomterie, implacables ennemis de Robespierre. (Archives, F7. 4579*.)
Dossonville. après avoir prêté son ministère infamant h la Terreur révolutionnaire, se mit plus tard au service de la Terreur blanche.
(3) Ce qui u'apas empêché MM. Barrière et Bcrville, dans les Papiers inédits, de meure, sur la foi de Senar, au-dessous du nom de Héron, « agent de Hoiespierre »; et le lecteur superficiel ferme le livre, persuadé qu'en effet Héron était un agent de Robespierre. Certes on ne peut pas douter de la bonne foi d'hommes comme MM. barrière et Bervillc, mais on est véritablement stupéfait de leur naïveté et de leur ignorance en matière d’histoire de la Révolution.
' LlVRk Xlll. — RUURUOK (|)E I.’oISE) ET llÉROJi
parafl-il, d’une grande utilité au couiité de Sûreté générale, lequel avait pleine confiance en lui. Des membres de ce comité vinrent se plaindre auprès de leurs collègues du comité de Salut public du décr«!t surpris à la Convention en leur absence. Us présentèrent Héron ' comme un patriote pur, h qui l'on était redevable de la découverte de plusieurs grands conspirateurs, et dont on .avait demandé l’arrestation îi cause de sa vigueur û exécuter les décrets de l’Assemblée et les arrêtés du comité de Sûreté générale. Voilà ce que Couthon s'empre.ssa d’aller exposer à la Convention nationale, mais en ayant soin de déclarer que, pour lui, il ne connaissait point Héron, qu’il ne l’avait jamais vu (1). Moyse Bayle prit ensuite la parole pour invoquer en faveur de Héron, « un des héros du dix août », le témoignage du député Crassous, en mission dans le départpment de Seineet-Oise, sur la manière dont cet agent s’était conduit à Versailles. Puis Robe.sqiierre parla.
De Héron il ne dit pas grand’cliose, sinon que les faits allégués contre lui avaient été démentis par des témoignages imposants. Le décret surpris à la Convention était grave et important à scs yeux, non point à cau.se de l’arrestation d’un agent du comité de Sûreté générale, auquel, en définitive, il s’intéressait médiocrement , mais parce que ce décret révélait admirablement la tactique de certains hommes disposés à calomnier les meilleurs patriotes, à exterminer tous ceux qui refuseraient de se ranger sous leur bannière, et à obtenir de l’Assemblée, en surprenant sa bonne foi, des me.sures désastreuses. On sentit bien dans ses paroles l’inquiétude dont il était obsédé. Il commença par dire que si les comités avaient promis au peuple, au nom de la Convention, de frapjier tous les conspirateurs, ils ne souffriraient pas que le glaive de la tyrannie eftleurût un seul patriote. — Cela accueilli par les plus vifs applaudissements. — Robespierre avait bien prévu que tous les royalistes déguisés et la faction des indiilijenis essayeraient d’envelopper dans le procès des ullr.i-rcvolutionnaires les patriotes dont ils redoutaient la pureté et l’énergie. « Comme les conspirateurs s’étaient cachés sous le masque du patriotisme, » dit-il, « on croyait facile de ranger dans la classe de ces faux patriotes et de perdre ainsi les sincères amis de la liberté. » A l’appui de ces paroles il cita un exemple saisissant. La veille, un membre même de la Convention, un de ces modérés à la façon de Bourdon (de l’Oise), avait fait irruption au comité de Salut public et, avec une fureur impossible à rendre, — ce sont les pro-
(1) Séance du 20 ventAse an II (20 mars 1794). Vot. e Sfonileur du 1*' germinal (21 mars).
iiO
IIU^TülKE UE ROIIESPlEItRE
près expressions do Robespierre, — il avait demandé trois têtes. A celte déclaration, l'Asseniblée tout entière fut saisie d'un frémissement d’indignation.
Quel était ce membre? Robespierre voulutbien ne pas le nommer, mais il le désigna clairement comme appartenant à une faction qui voyait une espèce de triomphe pour elle dans la chute du parti des hébertistes. Eh quoi ! était-ce pour servir les i)rojets de quelques ambitieux que les vrais patriotes avaient combattu la folie armée du glaive du patriotisme? Non! s'écria l’orateur; le comité était décidé à combattre toutes les factions et à ne point se reposer avant d’avoir affermi la République. Interrompu par les applaudissements, il reprit en ces termes : « Si rinlluence de l’amour de la patrie, si les droits du peuple français ne triomi)haient pas en ce moment de toutes les factions, vous manqueriez la jilus belle occasion que la Providence vous, ait présentée pour consolider la liberté. La faction qui survivrait rallierait tous ceux de l’autre qui auraient échappé au glaive de la loi. Pressés comme vous entre deux crimes, je ne sais si nous serons étouffés; mais si cela arrive, si la vertu de la Convention n'est pas assez forte |)our triompher de ses ennemis, ce qui sera le plus heureux pour nous c’est de mourir, c’est d’être enfin délivrés du spectacle trop long et trop douloureux de la bassesse et du crime qui ont passé depuis trois ans sur la scène de la Révolution, et qui se sont efforcés de ternir l’éclat des vertus républicaines. Mais si la Convention est demain et après-demain ce qu'elle est depuis tpielques mois, si elle est décidée k faire triompher le peuple. Injustice et la raison... — Oui, oui ! s’écria-ton de toutes parts, au milieu d’applaudissements frénétiques. — Si telle est la disposition constante de la Convention , si elle veut atteindre la palme de la gloire qui lui est offerte, si nous voulons tous, au sortir de notre mission, goûter le bonheur des ûmes sensibles, qui consiste dans la jouissance du bien qu’on a fait, à voir un grand peuple s’élever à ses hautes destinées et jouir du bonheur que nous lui avons préparé; si la Convention, exemi)te de prévention et de faiblesse, veut terrasser d’un bras vigoureux une faction après avoir écrasé l’autre, la patrie est sauvée. » Les acclamations nouvelles dont fut saluée la fin de cette improvisation foudroyante prouvèrent que la Convention nationale n’était nullement disposée, quant à présent, à accepter le joug des intrigants. Bourdon (de l’Oise) garda assez honteusement le silence, et le décret qu’il avait surpris ii l’As-semblée quelques heures auj)aravant fut rapporté (1).
(1) Voy. U Moniteur du germinal mars 1794). ~ De ce que rarresiation
Digiîi/od by CoogI(