‹ Histoire de Robespierre d'après des papiers de famille les sources originales et des documents entièrement inéditsChapitre 180 sur 354 · LIVRE XIII. — U^E RÉPONSE A TALLIEN · texte numérisé non relu

LIVRE XIII. — U^E RÉPONSE A TALLIEN

Le lendemain, aux Jacobins, Maximilien peignit la situation sous des couleurs beaucoup plus sombres encore. 41éjà, dans une précédente séance , il s’élait plaint qu’on voulût envelopper les meilleurs patriotes dans les mesures rigoureuses. Et pourtant, avait-il hautement déclaré, le comité de Salut public était décidé à user d'indulgence envers ceux dont le patriotisme n’avait été qu’égaré; seuls, les hommes corrompus, au langage versatile, et qui s’étaient glissés par des chemins ténébreux pour atteindre plus sûrement la liberté au coeur, n’avaient point de grâce â espérer (1). Il avait tenu ce langage à propos d’une démarche des Cordeliers, lesquels informaient les Jacobins qu’ils étaient à leur poste, veillant pour démasquer aussi les intrigants et les traîtres. Mais comme c’était au club des Cordeliers que s’était en partie tramée la conjuration d’Hé*bert, les Jacobins décidèrent, sur la proposition de Maximilien, qu’ils ne correspondraient plus avec eux avant leur complète régénération. Au reste, c’était une société déjà morte; dès cette époque son rôle est fini, et, iiotons-le en passant, ce furent .ses premiers et ses plus illustres membres, les Camille Desmoulins, les Danton, qui lui portèrent les plus terribles coups.

Revenons â la séance du I" germinal (21 mars 1794). Tallien venait de donner lecture d’un discours excessivement révolutionnaire, dans lequel il s’était étendu sur la nécessité de combattre non-seulement les restes de la faction hébortiste, mais aussi les aristocrates, les modérés et les Feuillants, dont la joie présente devait, selon l’orateur, inquiéter tous les patriotes. Cela n’était que trop vrai, et ce fut une des conséquences du coup violent porté aux ultra-révolutionnaires. La contre-révolution tressaillit d’aise à la nouvelle de leur arrestation; partout, dans les prisons, dans les salons, où l’on avait tant applaudi aux numéros du Vieux Curdelier, on crut à l’aurore d’un régime nouveau, à la cessation des rigueurs contre les ennemis de la République, à la défaite de la Révolution. Plusieurs membres demandèrent l’impression du discours de Tallien. Mais Robespierre s’y opposa vivement; car il n’avait jamais eu la moindre confiance dans le patriotisme de cet ancien secrétaire de la coinniune de Paris, récemment revenu de Rordeaux, où on ^

de Héron fut révoquée, Michelet conclut hardiment que la Convention replaça la police armée dans les mains de Robespierre (t. VU, p. 17.S). Or, comme on l'a vu, Robespierre n'avait aucune espèce de relations avec Héron, lequel était l'agent de confiance du comité de Sûreté Rcoéralc, dont la plupart des membies étaient fort hostiles à Maximilien. Quel logicien que M. Michelet!

(1) Séance des Jacobins du 28 vent&se an II (18 mars 1794). Moniteur du 2 germinal (22 mars 1794).

HISTOIIIE IIE ROBESPIERRE

l’aeciisait dp s’Atre souillé de sang et de rapines, et d'avoir trafiqué des arrestation? et des' mises en liberté, sous riutluence d'une sorte d'aventurière dont il était devenu l'amant. Publier hautement la joic^de l'aristocratie paraissait à Maximilien une .souveraine imprudence. Sans vouloir affaiblir l'indignation juiblique à l'égard de cette faction des mmlMa, vieille comme la Révolution et chère à l'étranger comme celle des exagérés, parce que l'une et l'autre tendaient îi la ruine de la République, il taxa d'hypocrisie la joie témoignée par les aristocrates, lesquels pouvaient bien profiter des circonstances actuelles pour calomnier le jiatriotisme, mais devaient savoir, selon lui, que la Convention et le comité de Salut public avaient l'teil ouvert sur toutes les factions criminelles, et qu’aucune d’elles ne serait épargnée. Hypocrisie ou non, le fait était bien réel; il faudra, hélas! un sacrifice éternellement regrettable pour ôter à l’aristocratie toute illusion. Quand Robespierre eut cessé de parler, Tallien remonta ii la tribune. Avec la bassesse qui caractérise les gens de son espèce, il se rétracta humblement, et on l'entendit, non sans étonnement, demander lui-même la question préalable sur la demande d'impression de son discours, ce qui fut du reste adopté à l’unanimité (I).

Peu après, comme on venait de donner lecture d'une lettre d'.Albite, alors en mission dans les départements de l’Ain et du Mont- Rlanc, lettre écrite d'un style farouche, suivant les habitudes de l’époque, et où ce représentant se féficitait du résultat des mesures révolutionnaires dans les pays où il exerçait son proconsulat, Robespierre reprit la parole pour définir exactement la situation actuelle. Placée entre' les niusc.adins, les aristocrates, d’une part, et les hommes perfides prêts ù égorger les patriotes sous le masque d'un patriotisme extravagant de l’autre, la République était exposée ù un double danger, également menacée dans son existence si rune des deux factions venait îi triompher. Toutes deux, en effet, comptaient au milieu d’elles des émissaires de l’étranger, à qui elles étaient chères au même titre, puisque Tune et l’autre semblaient s'acharner contre les citoyens qui , depuis l’origine de la Révolution, n’avaient cessé de combattre les tyrans et les traîtres. « Tous ces scélérats ligués avec l’étranger, » continuait Maximilien, a comptent pour rien la République; ce n’est pour eux qu’un objet de rapines. Le peuple n’est à leurs yeux qu’un vil troupeau qu’ils croient fait pour attacher il leur char et les traîner à l’opuleuce et à la fortune. A chaque révolution le peuple triomphe, parce qu’il est de-

(1) Voy. le Moniteur dix 5 germinal (25 mars 1794).

LiYiiii: XIII.

SOMBRES i’IiOPIIÉTIES

bout et qu’alors il.s se cachent; mais à peine est-il rentré clans ses foyers que les factieux reparaissent,' et aussitôt le peuple est replongé clans le même état de détresse d'où il était sorti. » Hélas! Iccs événements n'ont jamais démenti ces paroles tristes et vraies! S’animant par degrés, l’orateur montra, comme si l’avenir s'ouvrait devant ses yeux, la destinée fatale réservée ù notre pays si les successeurs de Brissot n'étaient pas réprimés, si toutes les factions n'étaient pas combattues et brisées sans retard : « Attende/.-vous aux plus grands malheurs. Vous verrez les fripons s’introduire dans les armées, certains fonctionnaires publics se liguer avec eux... La paix d’aujourd’hui ne sera que pas.sagére, les armées .seront battues, les femmc’s et les enfants égorgés... » — Un mouvement d’horreur se lit ici dans l'assemblée. Mais , déliant qui que ce fût de, démentir ces vérités terribles : Oui , reprit l’orateur, les années seront battues si la dernière faction n’est pas anéantie demain, a La République sera déchirée par lambeaux, Paris sera affamé ; vous tomberez vous-mêmes sous les coups do vos ennemis, et vous laisserez votre postérité sous le joug de la tyrannie.» Ah! sombre prophétie, comme Thermidor se chargera de te réaliser! N’était-ce point lu Terreur blanche tout armée qui apparaissait alors h la iicmsée cie l’orateur, celte terreur .sinistre et honteuse dont on ne parle pas a.sscz, et qui, sans avoir .ù invoquer la loi suprême du salut de la patrie, a immolé dix fois plus de victimes que n'en a tué la grande Terreur révolutionnaire? N’étaient-ce point les compagnies de Jésus, Trestuillon, les hautes, cours, les commissions militaires, les cours prévolales, qu’il entrevoyait dès lors, toutes ces juridictions arbitraires, composées d’hommes choisis, et qui furent mille fois moins justes, moins impartiales, mille fois plus impitoyables — le mol est exact — que le sanglant tribunal révolutionnaire de 1703?

Il serait difticile de donner une idée des transports. causés par le discours désordonné de Robespierre, dont l’Ame était tout émue des agitations de la patrie. L’image de celte patrie on deuil, la perspective du pays déchiré parles factions, la craintede voir la République devenir la proie de l’étranger, de la contre-révoluXion, celle République qui avait coûté déjà tant de sacrifices, tant d’efforts et tant de sang, tout cela bouleversait les esprits. Les a|)plaudissemenlsprodigués aux paroles de Robespierre équivalurent , de la part des membres de la société, à un serment de sauver la République ou de s’ensevelir sous ses décombres. Ce serment, les vrais jacobins ne manquèrent pas de le tenir. Un moment l’Ame du premier Brutus sembla s’être répandue dans l’assemblée. On entendit Legendre déclarer que les bons citoyens ne devaient avoir égard ni aux liens du

HISTOIRE OE ROllESPIEHRE

sang, ni à ceux de l’aiuilié, quand ils'agissailde frapper les factieux désignés par le comité de Salut public, s'engageant, quant k lui, à livrer au glaive de la justice les personnes auxquelles il était le plus attaclié, si elles lui étaient signalées connue des traîtres (1). L’heure n’était pas loin où le stoïcisme du boucher patriote allait être rais à une terrible épreuve.

L'ne chose essentiellement importante à constater, c’est l’attitude prise par Robespierre en ces graves circonstances, attitude conforme d’ailleurs îi sa conduite constante depuis le commencement de la Révolution et qui témoigne à la fois de son désintéressement et de sa haute sagesse. 11 n’appartenait ù aucune faction, à aucune coterie ; il était du parti de sa conscience, avons-nous dit quelque part dans cet ouvrage. Dieu merci, les avances ne lui avaient manqué ni du côté des hébertistes ni du côté des dantonistes. Il avait' repoussé celles des premiers pardégoût, celles des secondsparraison. Si au début du V'îVhj" Cordelier il avait paru d’accord avec ceux-ci pour arrêter les extravagances des ultra-révolutionnaires, il n’avait pas tardé il s’en séparer avec éclat du moment où il les avait vus dépasser eux-mémes lebut et servir, involontairement ou non, d’avantgarde ù la contre-révolution. Nous avons raconté ses efforts pour les empêcher de se founoyer complètement ; ce ne fut qu’en les voyant décidés à rester sourds à tous ses avertissements qu’il se résolut il les combattre. <

Mais en même temps qu’il s’élevait avec énergie contre la modération captieuse de ces singuliers induhjefils qui , se prenant tout à coup de compassion pour les victimes plus ou moins coupables des rigueurs révolutionnaires, poursuivaient sans merci ni pitié leure adversaires personnels, et de toutes leurs forces les poussaient à l’échafaud, il donnait, lui, l’exemple de la véritable modération. Nous avons parlé tout îi l’heure d’une certaine pétition de la section Bonnv'Nouvelle , tendant à envelopper dans la catégorie des suspects tous les marchands et négociants en général, et nous avons montré comment Robespierre s’était empressé de détourner l’attention de la Convention de cette pétition insidieuse. Peu après, le lendemain même, l’instituteur Léonard Bourdon, autre Thermidorien, vint soumettre aux Jaéobins une proposition ù peu de chose prés aussi ridi-

(Ij Voy. lê Moniteur du 5 germinal au 11 (25 mars 1794), et le Journal de la Mon^ iayne du 4 germinal, numéro 131. Nous avons adopté ici la version du Moniteur,

LIVIIE XIII. — ATTAQLE CONTRE I.ÉONARI) BOURDON ii.S

fule : il s’agissait de passer au scrutin de la société tous les fonctionnaires publics comme s’ils en étaient membres. A divers titres, le patriotisme de Léonard liourdon était, aux yeux de Maximilien, fort sujet h caution. Ce maître de pension, dévoué aux idées matérialistes, avait joué un rôle important dans la déprétrisation forcée, à laquelle avaient été contraints un grand nombre Je ministres du culte, et dans les mascarades qui avaient si gratuitement créé tout d’un coup des milliers d’ennemis à la Révolution. C’était un des plus ardents parmi les sectaires de l’intolérance antireligieuse. Robespierre lui reprochait d’avoir puissamment contribué ît propager la doctrine d’Hébert, et d’avoir été à la Convention un des premiers à avilir l’A.s.semblée par des formes indécentes, comme d’y parler le chapeau sur la tête ou d’y siéger avec un costume ridicule. Il est trop facile en vérité, répéterons-nous, de faire de la popularité à ce prix, aux dépens de sa dignité personnelle. S’il faut en croire Maximilien, rien n’égalait la bassesse des intrigues mises en œuvre par l’instituteur Léonard pour augmenter le nombre de ses pensionnaires et s’emparer de l’éducation des élèves de la patrie. (1) Robespierre flétrit la motion de Bourdon comme une de ces propositions perfides, déguisées sous une fausse apparence de patriotisme, et il l’assimila à la pétition présentée la veille à la Convention nationale. La section Donne-Nouvelle avait été, selon lui, victime de l'intrigue et égarée par quelques scélérats, en prétendant, comme Hébert l’avait soutenu peu de temps auparavant, que tout commerce était un despotisme, et qu’il ne pouvait y avoir de liberté là où il y avait du commerce. On ne peut imaginer jusqu’où allait la folio de certains énergumènes. De ce que l’on voit trop souvent les marchands et les négociants placer leurs intérêts particuliers avant l'intérêt général, — et c’est un peucomme cela partout, — ils en concluaient que lecommerce était un crime. Il serait donc impossible d’approvisionner Paris et les grandes communes, disait Robespierre. « Si le marchand est nécessairement un mauvais citoyen, il est évident que personne ne peut plus vendre; ainsi, cet échange mutuel qui fait vivre les membres de la société est anéanti, et par conséquent la société est dissoute... » Maximilien n’était pas bien sûr que Léonard Bourdon ne fût pas au nombre de ces conjurés qui, profanant le patriotisme par un abus criminel de son langage et de ses principes, mettaient en avant les propositionslesplus propres à susciter un mécontentement général et à empêcher la liberté de pouvoir jamais s'asseoir sur des bases inébranlables. Sans vouloir s’étendre davan-

(i) Notes de Robespierre sur différents députés à la Convention, insérées sous le numéro LI ti la suite du rapport de Courtois. Yoy. Papiers inédits, t. Il, p. 21.

IIISTOIRK UE ROBESPIERRE

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tage sui-l'iticiividu, il doiiianila et titadopterla question préalable(t). Léonard Bourdon se vengera en dirigeant, dans la nuit du il au 10 thermidor, le bras de l’assassin qui fracassa d’un coup de pistolet la niAchoire de Robespierre.

Un peu plus tard, toujours aux Jacobins, dans la séance du 2!i ventôse (l'J^iars 179 4), .Maximilieil donnait une nouvelle preuve de son esprit d’équité et de modération en défendant hautement et très-généreusement les signataires des pétitions royalistes des huit mille et des vingt mille, provoquées l'une par le rassemblement des fédérés, l’antre parla manifestation girondine du 20 juin 1792. Certains révolutionnaires exaltés, parmi lesquels il faut rangm' Anaxagoras Chaumette, récemment arrêté comme complice d’Hébert, ne cessaient de faire entendre de terribles menaces contre ces malheureux signataires, appartenant pour la plupart aux classes moyennes, à la petite bourgeoisie, et rangés, on le pense bien, dans la catégorie de ces suspects du procureur de la commune dont on n’a jias oublié l’effrayante nomenclature. On ne parlait de rien de moins que de les livrer à l’échafaud avec les soixante-treize. En couvrant ces derniers de sa protection, en s’opposant ;’i leur mise en accusation comme à une rigueur inutile, en les sauvant de la mort en un mot, Roliespierre, qui avait beaucoup plus de sensibilité que ne se l'imaginent même quelques-uns de ses apologistes, avait obéi non pas seulement ii un sentimentde justice, mais aussi îi un mouvement de son canir. A'ul doute que sans lui ces membres du côté droit de la Convention, parmi lesquels se trouvaient lesDaunou, les Saladin, les Mercier, les Olivier Gérente, n’eussent payé de leurs tètes une protestation courageuse ; ils ont eux-mênn-s parfaitement reconnu qu’ils lui devaient la vie, et ils lui en ont témoigné leur gratitude dans des lettres dont nous avons révélé l’existence et cité des extraits. Mais le danger pas.sé, adieu la reconnaissance ! Les détracteurs de rimmortel tribun , au nombre desquels on a la douleur de compter quelques-uns des députés sauvés par lui, les gens en qui l’esprit de parti étouffe tout .sentiment d’impartialité, les écrivains qui ferment les yeux à l’évidence, qui s’obstinent h ne point avouer queRobesj^ierre ne sortit jamais sciemment des bornes de la raison et de Injustice, qui se plaisent à dénaturer tous ses actes, prétendent qu’en protégeant de .son intluence ces alliés delà Gironde, il avait pour but de se ménager l'ajipui du coté droit; c’esteequ’a écrit le maniaque Sébastien Mercier, de la même plume dont il avait assuré Maximilien de sa

(1) Séance du 26 fentése (16 mars ItOt) aux Jacobins. Vovez le Moniteur du 30 ventOse.

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