LIVRE XIII. — LES PÉTITIONS DES HUIT MILLE ET UES VINGT MILLE
profonde gralitude(l). On est vérilablenient navré de ce que le cteur humain renferme de léchelés.
Mais ces huit mille, ces vingt mille malheureux signataires recherchés par les pourvoyeurs de la guilloline, s’il les couvrit de sa protection, ce ne fut assurément ni par calcul ni par tactique parlementaire. Or, comme il était diflicile de donner le change sur cet acte si honorable, les écrivains hostiles à Robespierre ont trouvé plus commode de n’en pas parler. Et certes on ne dira pas qu’un certain acharnement ne fut pas apporté contre ces pétitionnaires, dont les signatures, pour la plupart au moins, avaient été surprises par des agents de contre-révolution. La liste en ayant été égarée, les recherches les plus minutieuses furent prescrites par la commune. L’honneur de la découverte revint à la section des GraviUiers. La minute s’était retrouvée au secrétariat delà section de la Fontaine de Gre- ’ nelle. Un membre de la commune s’empressa d’annoncer cette bonne nouvelle au conseil général, et sur-le-champ on vota l’impression de celte liste; des commissaires furent même nommés pour la collationner sur la minute (2), tant on attachait d’importance îi connaître exactement les noms et les adresses dessignataires. Un des ofliciers municipaux qui avaient été chargés de rechercher cette liste, demanda la parole aux Jacobins dans la séance du 29 ventôse (19 mars 1794), pour entretenir la société de cet objet. Ce n’était pas la première fois qu’on cherchait à attirer l'attention de la société sur les pétitions des huit mille et des vingt mille. Robespierre présenta surle-champ une motion d’ordre. Il se plaignit qu’on vînt toujours parler de ces pétitions quand on se trouvait dans des circonstances difficiles. C’était là, selon lui, un des manèges de Chaumette dans les moments d’orage, comme si le procureur de la commune eût voulu rejeter sur les signataires la responsabilité des désordres qui se piV;paiïiient, et profiter de l’occasion pour les désigner aux vengeances révolutionnaires; c’était là une de ces mesures insidieuses propres à mécontenter inutilement la populatiop, à jeter l’effroi et la désolation au coeur des familles. Il adjura la société de lai.sser de côté cet objet particulier, et de donner toute son attention aux dangers actuels, à la conjuration de l’étranger. Sa motion fut adoptée (a). Désormais il ne sera plus question de ces pétitions fameuses des huit mille et des vingt mille dont les signataires, tirés par Robespierre d’un assez mauvais pas, ne défendront pas la mémoire de celui qui
(i) Vojr. le iVouoeau TabUaude Paris.
(S) Séance du Conseil général de la Commune dn 2 pluviôse [ii janv. 1T94). Moniteur du 5 pluviôse.
(3) Yoy. le Moniteur du 4 germinal (24 mars 1794).
HISTOinE DE HOKESI'IERIIE
en celte circonstance épineuse leur prêta un secours si utile et si désintéressé.
Le 1" germinal (2t mars premier jour du printemps, com-
mença le procès des hébertistes. 11 n’entre pas dans le cadre de cet ouvrage de nous en occuper. Disons seulement que, comme la plupart des procès politiques, il fut une parodie de la jutice, comme le sera bientôt celui des danlonistes eux-mêmes qui, si près de leur fin, triomphaient orgueilleusement et cruellement aujourd'hui. .\vec Hébert, Ronsin, Vincent, Momoro et autres furent confondus des hommes dont les uns, comme de Kock le Hollandais et Cloots le Prussien, se rapprochaient d'eux par certaines exagérations, par leur intolérance antireligieuse, dont les autres, comme Proly, Péreyra et Dubuisson, paraissaient appartenir h une tout autre faction. A l’exception de quelques intrigants peu dignes d’intérêt , la plupart des accusés avaient rendu à la Révolution des services que leurs erreurs ne pouvaient effacer, et au souvenir desquels on eût dû peut-être se relâcher de la rigueur des principes.
Le procès dura quatre jours à peine; il était achevé dans la matinée du \ germinal. Tous les accusés furent condamnés à l’exception du médecin Labourcau , acquitté non point, comme on l’a dit, parce qu’il avait servi de mouchard, mais bien parce qu’il ne fut produit contre lui aucune espèce de charge quelconque (1). A la nouvelle de ce résultat funèbre, tout ce que Paris comptait de modérés, d’aristocrates, de contre-révolutionnaires plus ou moins déguisés, ne put contenir sa joie. Ce fut une ivresse insensée. La ville était comme en fête. Le Rongyff, journal de cet exécrable Guffroy, plus odieux encore qu’Hébert, contenait j)récisémenl ce jour-là une complainte d’un nommé Dussault sur le procès d’Hébert :
Ciel! il ëtoit si patriote.
Il faisoit des discours ai beaux I
Pourquoi siffle-t'il la linotte.
Le fameux marchand de fourneaux (â)?
On s’en allait par les rues, inondées d’une foule immense, répétant cette complainte où l’insulte était si lAchement prodiguée aux con-
(1) La note trouvée dans les papiers de Robespierre, et où Laboureau rend compte de ce qu’il a vu et entendu depuis sa détention , est évidemment postérieure au procès, puisqu’il J déclare n’avoir vu pour la première fois une partie des accusés qu’au tribunal. S'il avait été englobé dans l’affaire uniquement pour donner au comité de Salut public des renseignements sur les communications qu'auraient pu se faire les accusés entre eux, on aurait au moins pris la précaution de le mettre en rapport avec chacun d’eux. (Voy. cette note dans VHistoire parUmenUiire, t. XXXII, p. 54.)
(tî) Rougyff, ou U Frank en vedette, numéro 89, du 4 germinal (24 mars 1794).