‹ Histoire de Robespierre d'après des papiers de famille les sources originales et des documents entièrement inéditsChapitre 185 sur 354 · LIVRE XIV. — PORTRAIT DE DANTON · texte numérisé non relu

LIVRE XIV. — PORTRAIT DE DANTON

un caprice d'affection, et dont les motifs ne s'appuient pas sur des témoignages certains et irrécusables. On doit aux morts la justice, la justice rigoureuse, laquelle d'ailleurs n'empCche ni la pitié ni les larmes de se répandre sur les victimes.

Les efforts n'ont pas manqué pour sacrifier la mémoire de Robespierre il celle de Danton. Et pourquoi sacrifier celui-là à celui-ci? C’est ce que se demandent, frappés d’étonnement, ceux qui raisonnent avant tout au point de vue des idées et des principes démocratiques. Tout d’abord, il y a un fait important à signaler : les hébertistes, les girondins et les dantonistes, voire même les royalistes, s'étant donné la main sur le champ de bataille de Thermidor, — si l’on peut appeler bataille un véritable guet-apens , — il s’ensuivit qu'une sorte de réaction s’opéra tout de suite en faveur de Danton. "Tandis que les factions réunies s'acharnaient contre Robespierre et s’ingéniaient à faire de lui le bouc émissaire de la Révolution, — comme si, selon une expression bien curieuse et digne d’étre retenue, sa tombe se fût trouvée assez large pour qu’on y déversât toutes les haines (1) — tandis que, sous peine de mort en quelque sorte, il était interdit à tout citoyen de prononcer avec éloge le nom du géant tombé, Danton trouva des apologistes empressés. Le chœur immonde des Courtois, des Fréron, des Tallien, des Guffroy, entonna ses louanges. Vivant ou mort, il eut le malheur d'avoir les plus décriés, les plus méprisables des hommes pour prûneurs et pour amis. On ne se souvint plus qu’il avait été le porte-voix de ta Terreur, que le tribunal révolutionnaire avait été établi sur sa demande, et l'on vanta son humanité, comme on fait encore aujourd’hui. On oublia ses vices, que dis-je! on alla jusqu'à lui en faire • un mérite. « Ses principes étaient incendiaires, ses discours violents jusqu’à la fureur, mais il avait dans la vie privée un caractère facile, une morale très-relâchée et le propos cynique, » a écrit de lui un de ces représentants qui, après avoir longtemps croupi dans le Marais et s'ètre abrités dans un silence prudent, se sont vengés de leur lâcheté en calomniant après coup les plus purs défenseurs de la Révolution (2).

Danton était donc, du propre aveu de ses quasi-admirateurs, un cynique dans toute l’acception du mot. Il disait un jour à Robespierre, qui se plaignait du système de calomnies développé dans tous les papiers publiés par Roland et par les brissotins : « L’opinion

(1) Réponse des membres des deux anciens comilés à I accusation de Laurent Leroinlre» p. 59.

(S) Mémoire» de Thibaudeau, t. I, cb. v.

HISTOIRE DE RODESPIERRÉ

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publique est une p , la postérité une sottise (I). » Le mut de

vertu le faisait rire. Il n’y en avait pas de plus solide, s’écriail-il plaisamment, que celle qu’il déployait toutes les nuits avec sa femme (2). Un jour, se trouvant seul dans une des allées de son jardin de Sèvres avec Élisabeth Duplay, alors convalescente, et que madame Panis, chez qui elle était à la campagne, à Châville, avait emmenée en visite, il lui prit grossièrement la taille et l’embrassa en lui disant : « Ma petite, ce qu’il te faut pour être guérie promptement, c’est un mari (3). » Je n’attache pas grande importance à ce trait, mais il peint l’homme. Danton, je le maintiens, était un cynique, en paroles au moins. Et, chose étrange, cela même lui fuit trouver grâce aux yeux de certaines gens qu’ennuie l’aust(> l'ité de mœurs de Robespierre.

Qu’il aitété sensible..., â ses heures, je le veux bien; cependant, quand je vois qu’on oppose sa bonhomie et sa sensibilité à la rudesse et à l’inflexibilité de Maximilien, je ne puis m’empêcher de sourire d’incrédulité. Si le premier s’émut d’une profonde pitié en face des malheurs particuliers de quelques-uns do ses amis, le second ne cessa de gémir sur les persécutions inutiles, sur le sort des victimes innocentes, et, pour arrêter les excès de la Terreur sans compromettre la Révolution, il risqua et perdit sa tête. Les témoignages particuliers qui attestent sa sensibilité naturelle ne manquent pas. Si, comme Danton et tant d’autres révolutionnaires du temps, il fut jioussé par la force des choses â l’emploi des mesures extrêmes, il n'en demeura pas moins, au dire de ses amis et de tous ceux qui eurent l’occasion de l’approcher, le meilleur et le plus dévoué des hommes (4).

Comme preuve des élans de tendresse et d’humanité de Danton, l’on raconte que, quelques jours après la mort de sa première femme, il fit, dans l’ivresse de la douleur, exhumer son cadavre, qu’il le serra étroitement dans ses bras et le couvrit de baiscre. En acceptant la chose comme possible, en supposant que Danton n’ait 'pas reculé devant les restes putréfiés et livides de celle qu’il avait aimée dans sa fraîcheur et dans sa beauté, je me sens moins touché quand je songe que quelques mois plus tard il se remariait avec une

(^i) ^ûtüs fournies par Robespierre h Saim-Just pour son rapport sur les dantonistes, p» 10. Il me paraît impossible de révoquer en doute la véracité de RobeS’» pierre.

(2) ibid.

i3) Manuscrit de Le Bas.

(4) Mémoires de Charlotte Robespierre; Manuscrit de Le Bas ; Contidcnces de Soubcrbiclle. On peut invoquer aussi le témoignage des innombrables lettres parlicu* iières h lui adressées. Voyez égaleuicni la Notice de Buouaroii sur Maximilien.

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