‹ Histoire de Robespierre d'après des papiers de famille les sources originales et des documents entièrement inéditsChapitre 186 sur 354 · LIVRE XIV. — DANTON EST-IL COUPABLE DE CORRUPTION 4S · texte numérisé non relu

LIVRE XIV. — DANTON EST-IL COUPABLE DE CORRUPTION 4S

toute jeune fille dont il était éperdument amoureux. Or, des larmes si vite séchées, une douleur si promptement consolée, ne me paraissent guère sérieuses, et l'on est tenté de trouver un peu ridicule cette scène d’exhumation et d’embrassement suprême, scène presque sublime aux yeux de quelques personnes. On doit se méfier des légendes, comme on doit également se méfier d'une foule de phrases stéréotypées dont les historiens ont fait beaucoup trop d'abus. Qui ne connaît ces paroles attribuées à Danton : « Assez de sang versé comme cela... » « J’aime mieux être guillotiné que guillotineur!... » Les a-t-il prononcées? C’est possible; mais alors il faudrait aussi admettre celles-ci : « Buvons le sang des aristocrates ; » il faudrait admettre encore qu’en parlant des massacres de Septembre, il se soit écrié : « J'ai regardé mon crime en face, et je l’ai commis ; » et alors je ne vois pas trop ce qu’aurait à y gagner cette réputation de .sensibilité qu’on prétend lui faire aux dépens de Robespierre. Loin de moi d’ailleurs la pensée^de présenter Danton comme un homme cruel.' Ni lui ni Maximilien n’eurent les instincts sanguinaires que leur ont calomnieusement prêtés les historiens royalistes et girondins. Laissons à ces écrivains le triste monopole des mensonges historiques; qu’ils continuent d’altérer la vérité au profit des rancunes de leurs partis ; mais nous que le sentiment du devoir élève au-dessus des passions mesquines, défendons comme un patrimoine sacré la mémoire des grands hommes de la Révolution; oui, défendons résolûment les fondateurs de la République, sans excuser' pour cela leurs faiblesses ou leurs erreurs.

Un double reproche de corruption pèse sur la mémoire de Danton: il est accusé, en premier lieu, d’avoir reçu de l’argent de la cour; en second lieu, de s’être rendu coupable de concussions nombreuses lors de sa mission en Belgique auprès de Dumouricz, et de s’être approprié des sommes considérables au détriment de l’État. Danton aimait la vie facile et luxueuse, la bonne chère et le plaisir; il menait une assez grande existence, avait maison de ville et de campagne. Or, on ne lui connaissait pas de patrimoine ; sa seconde femme ne lui avait pas apporté de fortune; de là ce mot terrible de Saint-Just : « D’où vient ce faste qui t’entoure (1)? » Et ce fut précisément le point par où il parut vulnérable et criminel à un homme rigide comme Maximilien.

A-t-il prévariqué dans sa mission en Belgique? Sur ce point il y a doute, et le doute doit être irtterprété tout en sa faveur; autrement je n’hésiterais pas à m’incliner devant la condamnation

(I) Voyez le rapport de Ssint-Jail.

qui a frappé l'illustre tribun. Qu'un général rançonne, en passant, les villes occupées par lui, cela, il n'y a pas bien longtemps encore, paraissait admis dans l'horrible droit de la guerre, et nous avons vu, sans que l'opinion publique s'en soit beaucoup émue, figurer dans l'héritage de plus d'un officier du premier Empire des objets d'art équivalant à toute une fortune et dont la légitime possession pouvait être fort discutée; mais un législateur, un commissaire d’une assemblée constituante, qui prélèverait la moindre redevance sur les habitants d'un pays où il aurait à exercer un proconsulat, commettrait un crime indigiic d'indulgence et de pardon. S'il faut s’en rapporter à M“' Le Bas , les Thermidoriens se seraient emparés, chez son père, de pièces importantes où se trouvaient les preuves irrécusables des prévarications commises par Danton et par Lacroix (1). Que les vainqueurs de Thermidor aient voté tous les papiers de leurs victimes, cela est certain, indubitable ; ce qui l’est moins, c’est que les preuves des détournements de Lacroix et de Danton figurent parmi ces papiers. Comment, en effet, ne les auraiton pas produites dans leur procès? Et si l'on n'en avait eu connaissance que postérieurement au procès, comment ne se serait-on pas empressé de les mettre sous les yeux du public, afin de justifier une condamnation inique aux yeux de beaucoup de monde? M”* Le Bas aura peut-être pris — c’est une pure supposition de ma part — pour des preuves convaincantes une lettre, assez compromettante d’ailleurs, des administrateurs du district de Béthune, lettre où il est question de fourgons chargés d’effets à l’adresse de Lacroix et de Danton (2). Ce qui est certain, c’est que, à tort ou à raison, on

(1 ) Note mamiscriie de Le Bas.

(âj Voici cctie lettre, complétcmeDt inédite, croyons-nous , et qu'il nous paraît indispensable de mettre sous les yeux des lecteurs^ elle est adressée à Danton : « Béthune, avril 1793, an 11 de la République française. — Citoyen, il y a huit jours que l’on a arrêté a Béthune deux Toitures ebarftées de caissons à votre adresse cl h. celle du citoyen Delacroix. Dans l'incertitude que ces objets soient bien adressés, parce qu’ils arrivoieni directement de la Belgique dans le moment où le bouleversement de l'armée occasionné par la trahison de Dumqjiriez jeltoil sur nos limites des liomaies cl des effets que dans un tel moment de crise on devoit surveiller comme suspects, n'étant pas d'ailleurs dans la route de leur destination pour Paris, la muni- ( ipalilé a fait une visite de ces effets ; nous avons fait un arrêté qui crthrimie son acte de prudence, et nous avons écrit aussitôt au président de la Convetuiou pour avoir des éclaircissemeas d'après les renseignemens qu'ils auront fait prendre de vous, citoyen député, et nous n'avons pus de réponag. Nous vous prions de nous assurer si ces objets vous appariieonent.

a Le directoire du district de Béthune, Leroulx , prUidenl ; Brehon, J. F. HuMin, Delarue »

Maintenant, k côté de cette leiire qu’on ne put produire au procès, il faut placer le

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