‹ Histoire de Robespierre d'après des papiers de famille les sources originales et des documents entièrement inéditsChapitre 187 sur 354 · LIVRE XIV. — DAHTOB EST-IL COUPABLE DE CORRUPTION · texte numérisé non relu

LIVRE XIV. — DAHTOB EST-IL COUPABLE DE CORRUPTION

a cru, à l’époque, que l’un et l’autre avaient employé à leur usagé particulier une partie des cent mille livres en numéraire qu’ils avaient demandées pour dépenses secrètes et qui leur avaient été délivrées par le ministre Lebrun (d). Quoi qu'il en soit, il n’y a rien là de clair, de précis, d’affirmatif, et il serait téméraire d’asseoir une accusation sur des données aussi vagues.

Hais où le doute n’est malheureusement guère possible, c’est sur la question de savoir si Danton a reçu de l’argent de la cour. Ici il y a un tel concours de témoignages que, pour persister à nous le présenter comme tout à fait innocent à cet égard , il faut une bonne volonté infinie. En vain objecte-t-on la modicité de sa fortune , consistant en - quelques biens acquis à Ârcis-sur-Aube des fonds provenant du remboursement de sa charge d’avocat au conseil; est-ce que précisément on ne lui reprochait pas un faste peu en rapport avec sa position de fortune? est-ce qu’on ne voit pas des gens mourir pauvres après avoir gaspillé des sommes énormes? On nous montre victorieusement la quittance du • prix de remboursement de sa charge ; mais cela prouve-t-il qu’il

passage saiTaut des Mémoires du représentant Letasseur, lesquels ne sont point l'œuvre d'Achille Roche, comme l'ont prétendu certaines personnes intéressées, M. Jean Reynaud entre autres, mais bien l'œuvre de Levasseur lui-tnéme, ainsi que l'aprouvé péremptoirement d'ailleurs le jugement rendu contre l’éditeur de ces Mémoires : « La probité de Danton n’était point intacte ; je vais ici en donner une seule preuve. Je reçus au comité de correspondance une lettre des administrateurs du district de Béthune qui nous annonçait le passage de troit voitures chargées d’effets venant de la Belgique €i adressées à1)amon et à Lacroix. L'administration les avait arrêtées, parce que les voituriers n'avaient ni lettres de voilure ni passe-ports. Je renvoyai celte lettre au comité de Défense générale sans la lire à la tribune, ainsi que j'y étais autorisé par un décret, dans ta crainte de faire naître une discussion scandaltuse. Je me doutais dès Mors que ces voitures recélaient le résultat des malversations de nos, deux collègues.

J’en acquis la preuve dans la suite. Quelques jours avant le décret d'accnsaliou porté contre Danton, Saini-Jusl vint me demander la lettre dont j'ai parlé et dont il avait apy pris l'existence à Béthune même. Nous nous transportâmes, pour en chercher les traces, au bureau de l'ancien comité de Défense générale. Nous trouvâmes bien la date du reçu et le numéro de la pièce, mais la pièce elle-même avait disparu. Le secrétaire Peiii, interrogé, nous apprit qu'il l’avait remise au citoyen Danton, qui l'avait demandée pour la communiquer au président, sous promesse de la rapporter. Le président Guy lou-Morveau se rappelait bien le même faiLmaisil n’avaii point vu la lettre en question. Danton lui avait seulement demandé au laisser-passer pour ses malles et celles de Lacroix, arrêtées, disait-il, à Béthune. “ Ces bons administrateurs, ajoutoîl-il, croient sans doute que les représentants voyagent, comme des garçons perruquiers, avec leur bagage dans un cbaussou. Morveau avait donné sous hésiter le laisser-passer. Ainsi avaient été dérobées à nos yeux les traces d’une de ces malversations qui» pour n’ovoir pas été aussi fréquentes qu'on affecte de le dire, ne se sont pas moins quelquefois rencontrées dans le cours de nos orages... «(J/émoires de Levaueur {de la SarfAe), i. lll,p. 75.)

(i) Au sujet des cent mille livres délivrées h Danton et à Lacroix par le ministre Lebrun, voyez la dépositiou de Cambon dans le procès des dtntonisies.

n’ait pas reçu de la cour un supplément de prix? Je me demande, par exemple, quel intérêt avait Mirabeau, dans une lettre toute confidentielle, Il accuser Danton? Robespierre ne se trompait donc peut-être pas de beaucoup, quoi qu’on en dise, lorsqu’il écrivait au sujet de Danton : « Il eut k Mirabeau une obligation bien remarquable : celui-ci lui fit rembourser sa charge d’avocat au conseil; on assure même que le prix lui en a été payé deux fois... Les amis de Mirabeau se vantaient bauleraent d’avoir fermé la bouche îi Danton, et tant qu’a vécu ce personnage, Danton resta muet (1). » Or, étrange coïncidence, voici Mirabeau lui-même qui semble se lever de sa tombe pour attester la vénalité de Danton. En effet, dans une des lettres adressées au comte de La Marck par l’immortel orateur, lettres, à coup sûr, non destinées à la publicité et révélées pour la première fois plus de soixante ans après la mort de leur auteur, nous lisons, à la date du 10 mars 1791 : « Beaumetz, Chapelier et d’André ont dîné hier in secretis, reçu les confidences de Danton, etc.

• Danton a reçu hier trente raille livres, et j’ai la preuve que c’est Danton qui a fait faire le dernier numéro de Camille Desnioulins. Enfin, c’est un bois (2) ! » Comme on le voit, il ne s’agit pas ici d’un blême infligé par Mirabeau, vendu lui-même, à Danton également vendu; non, le premier se plaint tout simplement de ce que la cour paye un homme qu’il accuse d’avoir suggéré à Camille Desmoulins l’idée de l’attaquer, lui Mirabeau, dans un numéro des Révolutions de France et de Brabant, et il se contente de flétrir la duplicité de Danton en disant : « Enfin, c’est un bois (3)! »

En conséquence, que Danton ait touché plus ou moins de la cour, qu’il ait reçu des sommes considérables pour l’époque, soit à titre gracieux, soit à titre de supplément de remboursement de sa charge, le fait probable, hélas! c’est qu’il a eu, comme Mirabeau, les mains tachées des largesses d’une cour qui, on le sait, essaya de pratiquer en grand la corruption sur les hommes de la Révolution. Maintenant, que Danton ait eu un marché avec la cour sans que rien ait

(1) Notes fournies à Saini-Just par Robespierre, p. 5 et 6.

(2) Corretjtondance entre le comte de Mirabeau et le comte de La Marck, publiée par ' M. A. de Bacourt, t. III, p. 8â. — Je ne parle pas , bien entendu , des calomnies

ineptes de Roland dans ses Mémoires. (V07. t. U de l’édit. Barrière et Berville.)

(3) Le docteur Robinet, qui calomnie Robespierre atec autant de passion qu’il défend Danton, dit arec raison que Mirabeau ne prouve pas que ces 30,000 fr. aient été donnés; mais il ne prouve pas, lui, le contraire. Voyez sou Mémoire tur la rte privée de Danton. Or Mirabeau, pour toutes sortes de raisons, devait être très^bien informé; et encore une fois je nie demande quel intérêt il avait k calomnier Danton dans une lettre toute conddeniielle et qu’assurément il ne croyait pas devoir être un jour livrée à la publicité.

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