‹ Histoire de Robespierre d'après des papiers de famille les sources originales et des documents entièrement inéditsChapitre 188 sur 354 · LIVRE* XIV. — DANTON EST-IL COUPABLE DE CORRUPTION · texte numérisé non relu

LIVRE* XIV. — DANTON EST-IL COUPABLE DE CORRUPTION

été délivré de sa part, comme le prétend Garat (1), cela peut être; mais pour moi, qui n'admets point que la morale soit plus large dans les affaires publiques que dans les affaires privées, je ne saurais absoudre complètement Danton. On a dit de lui qu'il avait été le Mirabeau de la Terreur (2); cette comparaison ne manque pas de justesse sous tous les rapports. La postérité n'oubliera pas la participation glorieuse de ces deux grands hommes aux choses de la Révolution. Seulement elle saura établir une différence profonde entre les révolutionnaires de tempérament et ceux dont le sentiment de l'honnêteté, la passion de la justice et de l'équité ont seuls dirigé tous les actes ; et, à ce propos, je répondrai à ceux qui sans cesse et de parti pris attaquent Robespierre, le sacrifient aveuglément à Mirabeau ou à Danton, que, réhabilitation pour réhabilitation, il vaut mieux, soit dit pour Mirabeau surtout, défendre la mémoire des incorruptibles que de réhabiliter celle des corrompus.

Danton était surtout un révolutionnaire de tempérament; je ne crois pas qu'il ait eu jamais de principes bien arrêtés. A l'origine de la Révolution on l'avait vu flotter irrésolu entre Mirabeau et le duc d'Orléans. Un jour même, se trouvant à dîner avec Robespierre, il reprocha à celui-ci de gAter la bonne cause en s'écartant de la voie où s'étaient engagés Barnave et les Lameth, qui alors commençaient à déserter le parti démocratique (3). Ce qu'il y a de bien sûr, c'est que tandis que Robespierre combattait de toutes ses forces la candidature du duc d'Orléans, Danton l'a.ppuyait résolûment en disant que la nomination d'un prince du sang rendrait la Convention nationale plus imposante aux yeux de l'Europe (4). Une

(t) Mémoires de Garat.

(âi Mémoires de Tliibaudeau» U I.

(3) Notes fournies k Saini-Jusl par Robespierre. Dans sa défense, Danton a nié le fait en ces termes : « J‘ai dit à un patriote rigide, dans un repas, qu’il compromettait la bonne cause en s'écartant du chemin où marchaient Barnare et Lameth qui abandonnaient le parti populaire. Je soutiens le fait de toute fausseté.» (Procès des datftO' nisies.) Peutp^tre, si Saini-Just eût nommé Robespierre, la mémoire de Danton l'eût* elle mieux serti.

(4) Ibid.t p. 11. — La réponse de Danton sur ce point est étidemment tronquée; OQ lui fait dire : « Le fait est faux, il n’a d’importance que celle qu’on a toulu lui donner. Je tais rétablir le fait dans son intégrité. Robespierre disait : 'Demandez à Danton pourquoi il a fait nommer d’Orléans; il serait plaisant de le voir figurer dans la Contention comme suppléant... » (Procès des dantonistes dans VUisioirt parlement iaire.)

fois le mouvement révolutionnaire franchement prononcé dans le sens républicain, Üanton, il est vrai, s’y jeta à corps perdu, et il rendit à la cause de la démocratie des services dont il serait injuste de ne pas lui tenir éternellement compte. Ses fougueuses motions contre les aristocrates, sa grande voix sonnant la charge et ébranlant comme un tonnerre les voûtes de la Convention nationale , ses magnifiques élans de patriotisme, rien de tout cela ne s'oubliera tant que vivra dans nos cœurs le souvenir de la Révolution française.

Robespierre avait fini par être subjugué comme il l’avait été par Mirabeau, et, oubliant les nuages dont le patriotisme de Danton avait pu lui paraître couvert dans les premières années de la Révolution, il l’avait résolûmcnt défendu en toutes circonstances et contre les attaques de l’aristocratie et contre celles des exagérés. Et il n’y avait eu là de sa part ni calcul d’intérêt ni rémunération de services Tendus, car une fois, une seule fois, Danton lui avait prêté le secours de sa parole, et bien faiblement encore, contre les agressions odieuses dont il s’était trouvé l’objet (1). Mais lui, Maximilien, quelle véhémence il avait mise, par dix reprises différentes, à couvrir de sa popularité et de son influence ce vétéran de la Révolution ! On n’a pas oublié la générosité avec laquelle il s’était placé entre Danton et ses accusateurs. Tout récemment encore ne l’avait-il point prdtégé comme un frère contre les violences d’Hébert?

Déjà cependant l’indolent tribun s’était rendu suspect à plus d’un patriote par sa conduite incertaine, et on l'accusait tout haut d’être, avec Fabre d’Églantine, l’inspirateur des pamphlets de Camille Desmoulins. L’arrestation de Fabre acheva de le plonger dans un découragement profond. Nous avons rapporté les sombres paroles échappées à Billaud-Varenne le jour où la Convention nationale avait confirmé l’arrestation de l’auteur du Philinte ; « Malheur à celui qui a siégé à côté de Fabre et qui est encore sa dupe; il a trompé les meilleurs patriotes ; » paroles qui s’adressaient directement à Danton, qu’on savait très-intimement lié avec Fabre, en faveur duquel il avait, assez timidement, essayé de prononcer quelques mots (2). Les soupçons de Billaud-Varenne sur le compte de Danton étaient déjà anciens; ils remontaient à l’époque où, ministre,

(1) Uo jour même, au umps oü Rob«spierro se trouvait seul eu bulle aux coups de 1a faction girondine, c'esi-ù-dire avant rouverture de la Conveution, Danton aurait dit h scs amis : • Puisqu’il veut se perdre, qu'il se perde, nous ne devons pas partager son sort.» (Notes fournies à Sainl'Just, p H.)

(S) Séance de la Convention du 24 oivdse an II (1S janvier 1794]. Moniieur du 26 niTÔsi*.

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