‹ Histoire de Robespierre d'après des papiers de famille les sources originales et des documents entièrement inéditsChapitre 189 sur 354 · LIVRE XIV. — SA CONDUITE A L'ÉGARD Df DANTON · texte numérisé non relu

LIVRE XIV. — SA CONDUITE A L'ÉGARD Df DANTON

celui-ci avait envoyé Fabre d’Eglantine au camp de la Lune, auprès de Dumouriez (t), et où, grùce à des négociations occultes, les Prussiens avaient pu évacuer le territoire français, quand il eût été si facile de les ensevelir dans les plaines de la Champagne. A quelque temps du jour où la menace était tombée de sa bouche, Billaud proposa, en pleine séance du comité de Salut public, comme on l'a vu plus haut, la mise en état d’arrestation de Danton. C'en était fait dés celte époque de l’ancien ministre de la justice de la République, si en ce moment une voix n’eût pas protesté avec une impétuosité telle, que la proposition meurtrière se trouva étouffée pourle moment.

Or cette voix fut-ce celle de Robert Lindet, qui n’a point signé le mandat d’arrestation des dantonistes? Fut-ce celle de Carnot, qui depuis s’est un peu trop complaisamment vanté de s’être opposé ù la chute de Danton ? (2) Non, ce fut celle de Robespierre. Au milieu du silence général et de l’étonnement produit par la proposition de Billaud-Varenne, Maximilien se leva, il se leva comme un furieux (3), nous l’avons dit déjà; et apostrophant rudement Billaud, * il lui reprocha de conspirer la perte des meilleurs patriotes. Ce fut précisément là un des grands griefs invoqués par Billaud contre Robespierre dans la séance du 9 Thermidor (4). Certains écrivains % ont beaucoup remarqué l’exclamation poussée par Garnier (de l’Aube) dans cette même séance : « Le sang de Danton t’étouffe ! » exclamation peu justifiée, puisqu’il est avéré que de tous les membres du comité de Salut public Robespierre fut celui qui s’opposa le plus longtemps à la mise en état d’accusation de Danton, et ils se sont fort peu préoccupés des paroles de Billaud-Varenne, lesquelles renferment cependant toute la vérité historique. Jamais Billaud ne revint de son opinion sur le compte de Danton; même après Thermidor, il continua de reprocher amèrement à Robespierre d’avoir défendu ce conspirateur, a Si le supplice de Danton est un crime, »

(t Vuy. la Hépotue de J. V. Biltaud à Laurent lecoinire, p. 123.

(2) Il est Téritablement regreluble de voir coimnr, à son insu bien cerlainenicnl,

M. DippoWle Carnot se joue de l'histoire dans les Mémoires qu’il a publiés sur soc père. A propos de Robespierre, il écrit : « Uanlon se uouto sur son chemia, il le tue à son tour. » (T. I, p. 367.) C'est la légende thermidorienne. Puis il prête k son père un petit discours de twite lignes, par lequel Carnot aurait combattu la proposition d'arrestation du grand tribun. Mais de l'apostrophe autrement éloquente de Rohespiene k Billaud-Varenne, apostrophe inroquée contre Rohespierre par Billaud lui-même, pat un mot. Ah ! il aurait bieu mieux talu qu’au lien de s’excuser après coup, Carnot eût imité la fureur indignée de Robespierre, sauf h encourir aussi la réprobation de Billand. Qui sait > peut-être Danton eût-il été sanré.

(3) Rappelons encore que cc sont les propres expressions de Billaud-Varenne dans lu séance du 9 Thermidor.

(é) Yoy. le Moniteur du il thermidor (29 juilletl79é).

s'écria-t-il en répondant à Laurent Lecointre dans la séance du 12 fructidor de l’an II, « je m’en accuse, car j’ai été le premier à dénoncer Danton. J’ai dit que si cet homme existait, la liberté était perdue. S’il était dans cette enceinte, il serait un point de ralliement pour tous les conspirateurs (1). » Et dans sa réponse imprimée à Lecointre, il écrivit : « Danton est le seul représentant du peuple dont j’aie provoqué la punition, parce qu’il me paraissoit un conspirateur des plus dangereux... Plus la perte d’un ennemi delà pa- trie peut causer de regrets, plus on justifie que les hommes qui ont concouru à l’abattre ont bien rempli leur devoir... (2)» Laissons donc h Billaud-Yarcnue, et h lui seul, la responsabilité de la mise en état d’accusation de Danton, puisqu’il en a revendiqué l’honneur, considérant cette mesure comme un acte de justice, et s’en faisant un titre de gloire aux yeux de la postérité.

Comment maintenant parvint-on à décider Robespierre à abandonner Danton'? La chose ne fut pas aisée à coup sûr p); il fallut * trois mois pour cela (nivôse à germinal). Chargé, comme on l’a vu, de préparer un projet de rapport sur la faction Fabre d’Ëglantine, il se refusa absolument à y impliquer Danton, comme l’aurait voulu Billaud-Varenne, et peut-être fut-ce là la cause de la non-acceptation de son travail par scs collègues du comité. Il y avait, on s’en souvient sans doute, dans ce projet une simple allusion h Danton, et c’était tout. Encore Maximilien rendait-il Fabre d’Églantine coupable de l’inaction où semblait se complaire depuis quelque temps le tribun si redoutable jadis aux ennemis de la Révolution. Rappelons ces paroles déjà citées : « Par lui le patriote indolent et fier, amoureux à la fois du repos et de la célébrité, était enchaîné dans une Iftchc inaction ou égaré dans les dédales d’une politique fausse et pusillanime (4). » Au reste, Danton ne se méprit point sur les véritables auteurs de son arrestation, et dans sa défense il se garda bien d’en accuser Robespierre. Il se contenta de dire à cet égard :

« Il faut que je parle des trois plats coquins qui ont perdu Robespierre (5). » Danton savait donc bien la pression exercée sur Maximilien. Celui-ci fut en effet obsédé, circonvenu par tous les moyens.

(I) Dénoncialion formelle à la Convention nationale contre Billaud, Barirt, etc., par Laurent Lecointre, p. 23. Voyez aussi le Moniteur du 14 fructidor an II (31 août l"94). (2; Béponte de J. -N. Billaud à Laurent Lecointre, p. 38, 39.

(3) Cela résulte des parûtes mêmes de Billaud-Varenne : u La veille où Robespierre consentit a l'abandonner. » Séance du 12 fructidor (29 août 1794). Moniteur du 14 fructidor.

(4) Projet de rapport sut la faction Fabre d'Églantine. Papiers indiils, l. Il, p. 4C,

(5) Procès des dantonistes. Voy. l'ffisloire parlementaire, t. XXXll.

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