LIVRE XIV. — SA COISDUITE A L’ÉGARD DE UAMON 46S
On lui monlru Danton et Lacroix spoliant la République dans leur mission en Belgique. Il demeura longtemps incrédule. Ce fut même à lui que Lacroix, accusé, s’adressa comme îi un défenseur ; «Tu es républicain austère, tu es l’ennemi juré des conspirateurs, des traîtres, eh bien! je te somme, au nom de la liberté pour qui tu as tant fait, de prendre lecture de la lettre que j’adresse aujourd’hui au comité de’ Salut public. Je réclame contre moi la sévérité de tes principes si tu me soupçonnes coupable, mais aussi je réclame ta justice ordinaire s’il t’est montré que je suis calomnié. Ce n’est pas à moi que l’on en veut en attaquant la commission de la Belgique (1)... > Mais on insista auprès de Robespierre; on lui assura que dans le pays de Lacroix on ne parlait que des serviettes de l’archiduchesse rapportées de Belgique (2), et il le crut. On lui assura également que Danton était l’instigateur des lettres de Philippeaux, des motions de Bourdon (de l’Oise) ; qu’il avait corrigé de sa main les numéros du V ieux Cordelier, et qu’il y avait fait des changements, ce dont il se vantait tout haut, ajoutaiton, et il le crut. Il n’y avait là d’ailleurs rien d'impossible. L’attitude équivoque de l'impétueux tribun devenu tout à coup calme, son entourage corrompu, jetèrent un grand trouble dans l’esprit de Robespierre, il fut ébranlé. La joie démesurée que dantonistes et royalistes laissèrent éclater à l’exécution d’Hébert acheva de porter dans sa conscience une conviction véritable sur la culpabilité de Danton. Il vit bien, — ce qui était vrai d’ailleurs, et ce dont après Thermidor on aura la preuve irréfragable, — qu’involontairement ou non, les dantonistes, comme jadis les Girondins, servaient d’avant-garde à tous les contre-révolutionnaires, et, suivant l’expression de Billaud-Varenne, il consentit à abandonner celui que, depuis l’ouverture de la Convention, il avait si souvent et si ardemment défendu.
Alors il oublia tous les services passés pour ne plus se souvenir que des fautes; alors revinrent à sa mémoire, comme autant de crimes impardonnables, lesfaiblesses et les erreurs de Danton. Il se rappela les liaisons du tribun avec Mirabeau et le duc d’Orléans; il se rappela les thés de Robert, où Danton assistait en compagnie de Fabre d’Èglantine et du général royaliste Wimpfen, et où d’Orléans faisait lui-même le punch (3). Il se souvint de la conduite un peu .incertaine de Danton à l’époque du 31 mai, et il en tira la conséquence que Danton avait attendu que la victoire se fût prononcée
(1} Voj. celle lellre dans les Papûrsinidilt, l. III, p. 286.
(S) Noies rournies pir Robespierre a Sainte ust, p. 21.
(3) Ibtil., p. 6ei 10.
entre la Gironde et la Montagne pour prendre parti lui-même (1). L'envoi de Fabre d'Ëglantine auprès de Dumouriez, la mission de Danloii en Belgique, lui apparurent sous un jour tout k fait criminel (2). Il se souvint que, il n’y avait pas très-longtemps, Danton, étant venu le voir, lui avait parlé de Camille Desmoulins avec mépris, en attribuant à un vice privé et honteux, mais absolument étranger k la Révolution, les écrits de l'auteur du Vieux Cordelier, et il vit dans ce trait la preuve d’une ûme ingrate et noire (3). Il arriva k se former cette conviction qu’un homme k qui toute idée de morale était étrangère, selon lui, ne pouvait être le défenseur de la liberté. Danton n’avait-il pas pour maxime qu’il fallait se servir des fripons au besoin? N’était-il pas entouré des intrigants les plus impurs? Ne se plaignait-il pas que la sévérité des principes républicains effarouchkt beaucoup de monde? Ne professait-il pas enfin pour le vice une tolérance qui devait lui donner autant de partisans qu’il y avait d’hommes corrompus dans le monde (4)? Or, singulier rapprochement, quels furent, après Thermidor, les vengeurs de la mémoire de Danton? Ce furent les hommes les plus impurs et les plus tarés de la Convention nationale : les Tallien, les Courtois, les Fréron, les Guffroy, les Fouché.
On voit comment Robespierre fut insensiblement et logiquement amené k abandonner Danton. La voix de la patrie étouffa en lui celle de l’amitié; tout reste d’affection s’effaça devant le rigorisme républicain. Ceux qui, sans aucune preuve d’ailleurs, ont attribué cet abandon k un sentiment de jalousie de la part de Maximilien, ont parlé sans réflexion (5). Robespierre iCétait ni jaloux ni envieux. Et pourquoi aurait-il été jaloux de Danton? Est-ce qu’il pouvait, par hasard, lui envier les applaudissements des contre-révolutionnaires? Est-ce que la popularité de ce dernier, si grande qu’elle fût, approchait de la sienne? Est-ce qu’enfin'le pauvre Danton n'était pas k moitié perdu dans l’opinion des patriotes au moment où, cédant aux instances de Billaud-Varenne (6), Robespierre consentit k l’abandon-
(1) Notes fournies à Sainl-Jusl ptr Robespierre, p. 18.
(â) Ibid., p. 8 et 20.
(3) Ibid., p. 7.
(4) Ibid., p. 10.
(5) La chose étonne, par exemple. Tenant d'un historien érudit et consciencieux comme M. Villiaunié. Voy. son Bùtcnrêde la Révolution, t. 111, p. 185, de l’édiion Lacroix.
(G) On a dit qu’en cette circonstance Robespierre atait ausai subi la pression de Saini'Just. C’est une erreur, selon nous. S’il est trai que Saint-Just en ait voulu à Danton parce que celui-ci lui aurait reproché de professer à son ége des principes sanguinaires, comme le prétend Vilain d’Aubignv dans une brochure d’ailleurs assez
• LIVRE XIV. — DItlER CHEZ HUMBERT
ner. Il lui fallut sans doute un pénible effort; mais plus le sacrifice était grand, plus, en s’y résolvant, il crut obéir à la voix sévère de la patrie. Dès qu’une fois la conviction de la culpabilité de Danton eut pénétré en lui, il éprouva comme une sorte de honte d’avoir eu si longtemps foi dans le patriotisme de cet ancien ami, et il se montra d’autant plus âpre à son égard qu’il s'imagina avoir été sa dupe. Il n’est pas jusqu’aux démarches tentées auprès de lui en faveur de Danton qui n’aient tourné au détriment de celui-ci. On chercha à lui inspirer des terreurs pour sou propre compte. On essaya de lui persuader qu’après avoir frappé Danton oh s’attacherait à l’atteindre; que Danton pouvait être pour lui un bouclier. Prendre Robespierre par la crainte, faire appel chez lui à des sentiments égoïstes et purement personnels, c’était bien mal le connaître. Du moment où, convaincu d’ailleurs que Danton était coupable, il vit un danger à se déclarer hautement contre lui, il n’hésita plus. Ce fut un grand malheur, je n’hésite pas à le dire. En se posant résolùment comme l’adversaire de son vieux compagnon d’armes, Robespierre crut sincèrement faire acte d’héroïsme.
A la froideur glaciale que dans les derniers jours de ventôse il témoigna à Danton, à quelques paroles menaçantes échappées de sa bouche au sujet de la faction dite des modérés, on put s’apercevoir que les ennemis de Danton étaient parvenus à le perdre dans l’esprit de Maximilien. Des amis communs tentèrent de les rapprocher. On les réunit dans un dîner chez Humbert, l’ancien hôte de Robespierre, devenu chef du bureau des fonds au ministère des affaires étrangères ; ce dîner eut lieu au Marais, selon les uns, à Charenton, suivant les autres (1). Là ils se trouvèrent en compagnie d’une douzaine de personnes, parmi lesquelles on comptait le ministre de la guerre, Deforgues, les députés Panis et Legendre, Sellier, juré au tribunal révolutionnaire, et
peu digne de foi, il n*en est pas moins certain que, dans son rapport sur les dantonistes, Saint-Just n'a fait que suivre les iudicaiions de Robespierre.
(1) Selon Prudhomme, le repas se serait donné rue Saintonge au Marais, dans la maison qu'avait jadis habitée Robespierre {Histoire générale et impartiale des erreurs, des fautes et des crimes de la héeolution française, t. V, p. 146). Selon d’autres, il aurait eu lieu k Charemon (Tissot, Histoire de la ildroiulton, t. V, p. 125). Billaud-Varenne, dans sa Réponse à Laurent Lecointre, dit que Robespierre avait dtnô k la campagne avec Danton la veille du jour où il consentit k l’abandonner. (Dénoacialton contre Billaud, Barère, etc., p. 26.)
l’adjoint au minislpe de la guerre. Vilain d’Aubigny, qui, lié égaleinenlavec Robespierre et avec Danton, avait, paraît-il, pris l'initiative de cette réunion.
Des propos tenus dans ce repas il existe deux versions différentes, l’une de d’Aubigny, l'autre de l’éditeur Prudhomine; mais, disonsle tout de suite, elles ne méritent aucune espèce de créance, par la raison qu’écrites toutes deux après Thermidor, elles ont été rédigées dans le sens des passions et des haines thermidoriennes. Naturellement le beau rôle est donné îi Danton ; dans la première version on nous le montre se plaignant à Robespierre de l’indifférence dont il était l'objet de sa part depuis quelque temps, et lui reprochant de s'entourer de sots et de commères qui lui assombrissaient l’imagination k force de l’entretenir de complots, de poison et poignards. Puis, faisant allusion aux bruits déjk répandus de sa prochaine arrestation, il aurait ajouté : « Je sais quels sont les projets des deux charlatans dont je t’ai parlé; mais je connais aussi leur lâcheté. Ils n’oseraient!... Crois-moi, secoue l’intrigue, réunis-toi aux patriotes*... » Alors Robespierre ; « Avec ta morale et tes principes il n’y aurait donc jamais de coupables?» A quoi Danton aurait répliqué vivement ; « En serais-tu fâché? » Tout cela n’a pas le sens commun, et nous ferons remarquer, comme l’éminent historien à qui nous empruntons ces détails, que la réponse attribuée à Robespierre ne se rapporte en aucune façon aux paroles prêtées à Danton par Vilain d’Aubigny (t). Mais n’est-ce pas toi, aurait pu répondre victorieusement Maximilien k ce Danton « tantôt exagéré et tantôt mixte », selon l’expression de Rillaud-Varenne (2), n’est-ce pas toi qui as proposé, suivant les circonstances, ces décrets qu’on appelle aujourd’hui des lois de sang? — Cependant, au dire de d’Aubigny, la réconciliation parut complète : « On s’embrassa... "Nous étions tous émus. » Seulement, tandis qu’il parle complaisamment de l’effu- ’ sion de Danton, il s’attache k nous montrer Robespierre restant seul froid comme un marbre. Or, on se demande comment la réconciliation put paraître complète si en effet Maximilien demeura froid ’ comme un marbre! Il est trop facile de deviner dans ce récit l’intention bien arretée de flatter les rancunes thermidoriennes. Ex-procureur au parlement, comme Bourdon (de l’Oise), qui semblait animé contre lui d’unè vieille haine née d’une rivalité professionnelle.
fi) Lettre de Vilain d'Aubigny à Billaud-Varcnne. Il nous a été impossible de nous procurer celle lettre que, plus heureux que nous, M. L. Blanc a découverte au BnVtsA Httseum, dans la Bibliothèque historique de la Révolution. (Voy. VtlUtoire de la BétO' ufion. t. \, p. 347.
(â) Réponse de J. •S. Billaud à Laurent Lecointre, p. 13,