‹ Histoire de Robespierre d'après des papiers de famille les sources originales et des documents entièrement inéditsChapitre 191 sur 354 · LIVRE XIV. — VILAIN D'AUBIGNV BT PRUDHOMME · texte numérisé non relu

LIVRE XIV. — VILAIN D'AUBIGNV BT PRUDHOMME

Vilain d’Aubigny avait îi se faire pardonner la protection dont à diverses reprises l’avaient couvert Robespierre et Saint-Just. Ce d’Aubigny avait eu un pied dans tous les partis, et il avait été en même temps hébcrtiste, dantoniste et robespierriste. « Tu verras comme ils l’ont calomnié, » écrivait-il le 13 nivôse à Maximilien, en lui recommandant Vincent. « Rends-lui justice, il la mérite. Adieu, je t’embrasse de tout mon cœur(1). » Après Thermidor, voulant capter les bonnes grftccs de la réaction, il se déchaîna avec une violence inouïe contre ses anciens protecteurs, et son ingratitude ne fut dépas.sée que par sa bassesse et par sa lâcheté (2).

Plus odieux encore étaient les sentiments qui animaient l’ancien éditeur des dévolutions de Paris quand, au plus fort de la réaction thermido-girondine, il fit paraître l’ignoble pamphlet connu sous le nom d'Histoire générale et impartiale des erreurs, des fautes et des crimes de la Révolution française, car pour cet honnête industriel, il s’agissait purementet simplement d’une affaire de commerce. Comme il avait gagné beaucoup d’argent avec ses feuilles révolutionnaires au temps où florissait la Révolution, il se dit, en trafiquant habile, qu’il en gagneraitbeaucoup encore en suivant le courant de la réaction, et il publia le libelle dont nous venons de parler, recueil d’anecdotes plus ou moins vraies, écho des calomnies plus ou moins ineptes débitées par l’un et par l’autre sur le compte des vaincus, livre odieux où ont puisé sans discernement la plupart des historiens, et où le libraire Prudhomme a couvert de boue les grands hommes qu’autrefois, dans sa lerveur hypocritement patriotique, il avait portés au nues (3). Son récit des propos tenus au repas où furent conviés Danton et Robespierre n’est évidemment qu’une variante embellie de celui de Vilain d’Aubigny. En voici du reste le passage le plus saillant. Danton dit à Robespierre : « 11 est juste de comprimer les royalistes, mais nous devons, dans notre justice nationale, ne pas confondre l’innocent avec le coupable; boi^ lions notre paissance à ne frapper que de grands coups profitables ù la République; pour cela il nefaut pasguillotiner les républicains. »

;i] Lettre citée plus haut, et dont l’original est anx Archiva, F 7, 4A36.

(2) Voyei sa déposition dans le procès de Fouquier -Tinrille. C'est un yérilable monument de la lichelé et de l’ingratitude humaines. Les calomnies dont d’Aubigny accabla la mémoire de Robespierre n’empér hèrent pas Bourdon (de l’Oise) de le poursuivre arec un acharnement sans exemple. D’Aubigny fut dn nombre des palriotes désignés par Fouché aux vengeances du premier consul après l’explosion de la machine infernale, crime tout royaliste, comme on sait. Arrêté en janvier 1801, il fut déporté aux lies Séchelles, oii il mourut.

(3) En 1814, ce Prudhomme publia un journal oü, naturellement, il se montra tout il fait favorable à la Restauration.

Robespierre, en fronçant le sourcil , ne répliqua que ces paroles : « Qui vous a dit qu’on ait envoyé à la mort un innocent? » Voilà bien une narration arrangée après coup. Les paroles attribuées à Danton pouvaient être tout aussi bien prêtées à Robespierre , qui , ainsi qu'on le va voir bientôt, se plaignit si souvent que l’on confondît l’erreur avec le crime, les égarés avec les coupables. D’après Prudhomme, le dîner se prolongea jusqu’à huit heures. « On y sabla beaucoup de champagne » et les convives se retirèrent sans être contents les uns des autres. Robespierre étant sorti le premier, Danton se serait écrié alors : « F...! il faut nous montrer, il n’y a pas un instant à perdre (1). » De tout cela il résulte que, dans les derniers jours de ventôse, Robespierre et Danton se trouvèrent à dîner ensemble chez un ami commun, chez Humbert, l’ancien hôte de Maximilien, et que l’attitude de Danton ne fut pas de nature à laisser au premier les sentiments favorables dont jusque-là il avait été animé à son égard, puisque, d’après la déclaration de Billaud-Vanenne, ce fut le lendemain que Robespierre consentit à abandonner Danton (2). >

Non moins cruel dut être pour lui le sacrifice de Camille Desmoiilins. En effet, personnellement, il n’avait qu’à se louer de l’auteur du Vieux Cordc/iVr. T outes les marques d’intérêt et d’affection qu’il en avait reçues, les éloges enthousiastes dont il avait été l’objet dr sa part, n’avaient pu sortir de sa mémoire. Le dernier numéro de Camille, intitulé le Pour et le Contre, ou Conversation de deux vieux Cordeliers, le seul où se rencontrent quelques traits aigus à l’adresse de Maximilien, n’avait pas paru encore au moment de son arrestation, et quand Desenne le livra au public, il eut soin de supprimer tout ce qui avait rapport au comité ou à Robespierre. Celui-ci ne pouvait donc avoir contre l’infortuné Camille le moindre sentiment de rancune personnelle. Aussi le défendit-il jusqu’au dernier moment au sein du comité de Salut public, comme il l’avait défendu à la tribune des Jacobins. Mais Camille comptait parmi les membres des deux comités d’implacables ennemis. Il n’avait point de pardon à espérer de ceux qu’il avait poursuivis de ses mordantes satires,

(1) Histoire ginérale et impartiale... l. V, p. 146 et 147.

(2) Séance de la ConTention du 12 fructidor an II (20 août 1794). Honiteur du

14 fructidor. ‘

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