‹ Histoire de Robespierre d'après des papiers de famille les sources originales et des documents entièrement inéditsChapitre 193 sur 354 · LIVRE XIV. — SON ATTITÜDE ENVERS CAMILLE DESMOOLINS · texte numérisé non relu

LIVRE XIV. — SON ATTITÜDE ENVERS CAMILLE DESMOOLINS

bord, d’où est-elle tirée? D’une de ces misérables productions écloses après le 9 Thermidor, d’un de ces exécrables pamphlets qui naissent au lendemain des révolutions, et où l’insulte et la calomnie sont lâchement prodiguées aux vaincus. On lit en effet dans les Mémoires d'un détmupour servir à ü histoire, de la tyrannie de Robespierre, les lignes suivantes : « Ce qui prouve que Robespierre est un Néron, c’est qu’il n’avoit jamais parlé à Camille Desmoulins avec tant •d’amitié que la veille de son arrestation (t). » Cette phrase, l’auteur assure l’avoir entendue h la Conciergerie de la bouche de Danton. Je m’étonne de la facilité avec laquelle nombre d’écrivains ont emprunté à cette rapsodie, ont puisé à cette source impure. Que de mensonges ont été introduits dans l’histoire sur la foi du misérable auteur de ces Mémoires! Cet auteur, nommé Honoré Riouffe, avait été arrêté à Bordeaux à cause de ses relations avec les Girondins, et amené à Paris, où il demeura quatorze mois enfermé dans les prisons do la Conciergerie. Dans son livre il raconte, avec force détails, non-seulement ce que faisaient et disaient les prisonniers dans l’intérieur de cette prison, mais encore il rend compte de leurs actes et de leurs paroles soit en se rendant à l’échafaud, soit en y montant. Or, on est porté avec quelque raison à se demander comment il a pu être si bien instruit. Riouffe lui-même a du reste prévu l’objection, et d’avance il a essayé d’y répondre : « Qu’on sache que c’était par le moyen du bourreau, qui pendant une année entière n’a cessé un seul jour d'être appelé dans cette horrible demeure, et qui racontait aux geôliers ces abominables et admirables circonstances. » C’est superbe d’aplomb. Ainsi il a écrit son livre, à sa sortie de prison, sur des conversations de geôliers parlant eux-mêmes d’après des rapports du bourreau ; et des écrivains graves se sont laissé prendre .aux affirmations de cet imposteur ! Ah ! pauvre histoire, sommes- nous tenté de dire, en parodiant le mot fameux prêté à M“' Roland par l’auteur des Mémoires d'un détenu, « que d’erreurs on commet en ton nom’ (2) ! »

(1) P. 88 de la deuxième édition.

(2) il n*y eut pas de plus effrontés menteurs que les écrivains de la Gironde. Les Barbaroux, les Louvet, les Bailleul, les Dulaure, les MeÜlau, tous se valent. Mais aucun peut-être n*cst à la hauteur de Riouffe. C’est encore lui qui dans son livre prête

ces paroles à Daulon : u Si je laissais mes c à Robespierre cl mes jambes à Cou-

tbon, ça pourrait encore aller quelque temps au comité de Salut public, a Mais comme Toeuvre était destinée b faire les délices de la bonne société, on crut de>oir supprimer dans une seconde édition les paroles par trop orduriércs du premier membre de phrase. Le républicain Riouffe est mort, eu 1813, préfet de la Meurthe et baron de l'Empire.

HISTOIRE RE ROBESPIERRE

Après la légende, l’iiistoire. Très-peu de temps avant la catastrophe dont fut victime Camille Desmoulins, Joseph Planche, l’humaniste, l’ancien professeur de rhétorique au collège Bourbon, qui était fort lié avec lui, le rencontra aux environs de la rue de Tournon. Camille était soucieux, et il lui dit : « Je suis perdu. Je me suis présenté chez Robespierre., et il m’a fait refuser sa porte (1). B On peut être convaincu, d’après cela, que Robespierre ne parla pas avec plus d’amitié que jamais à Camille Desmoulins la veille de son arrestation. Sa franchise n’est pas suspecte, et il n’était pas homme à serrer avec effusion la main d’un ancien araî au moment même où, dans un excès de rigorisme républicain, il allait signer son mandat d’arrestation. Nul doute que son cœur n’ait saigné cruellement à l’heure tardive où il consentit aussi à l’abandon de Camille; mais l’amour de la patrie avait, à ses yeux, des droits et des exigences impitoyables, et il donna ù la République la preuve du dévouement le plus absolu en lui immolant .ses plus chères affections privées.

On sait maintenant combien fausses sont les allégations de tous les historiens, chroniqueurs, annalistes et faiseurs de mémoires qui ont présenté Robespierre comme l'auteur principal de la chute de Danton. Un de ces auteurs de souvenirs prétendus historiques, le représentant Thibaudeau, raconte qu’ayant averti Danton que Robespierre conspirait sa perte, le tribun refroidi lui répliqua ; « Si je croyais qu’il en eût seulement la pensée, je lui mangerais les entrailles (2). b Ce propos a-t-il été tenu? c’est po.ssible; dans tous les cas, il prouverait contre l’assertion très-légèrement hasardée d’un écrivain fantaisiste à outrance qu’on n’augmenta pas habilement la sécurité des dantonistcs(S). Quoi qu’il en soit, Danton .se

(1) Renseignement fourni par Joseph Planche lui-méme à M. J. Quichcrat, qui Ta transmis h N. Alfred Carteron, notre regretiabie ami. Alfred Carteron préparait une édition définitive des œuvres de Caniiile Desmoulins , édition à laquelle de précieuses notes de lui eussent ajouté un grand prix, quand une mort cruellement prématurée est venu l’enlever k sa famille, à ses amis, et à la démocratie, dont il a été un des soldats les plus fidèles et les plus dévoués.

(â) Mémoires de Thibaudeau, p. 60. Nous avons dit comment Hérault-SécheHes avait été arrêté pour infraction patente à une loi terrible — lez dura, sed lex. — Suivant le représentant Thibaudeau, U périt parce qu'il u ne put se faire pardonner sa naissance, une belle figure, des manières nobles et gracieuses. »

(3) Michelet, Uitioire de fa RévoluUon^ t. VH, p. 19!2. — Les anecdotes plus ou moins apocrvphcs ne. manquent pas sur Danton et sur Robespierre. On lit dans V/lis ■

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