‹ Histoire de Robespierre d'après des papiers de famille les sources originales et des documents entièrement inéditsChapitre 194 sur 354 · LIVRE XIV. — ARRESTATION DES DANTONISTES · texte numérisé non relu

LIVRE XIV. — ARRESTATION DES DANTONISTES

laissa prendre sans opposer la moindre résistance. Il fut arrêté, ainsi que Lacroix, Camille Desmoulins et Philippeaux, dans la matinée du 11 germinal [31 mars 1794).

J’ai sous les yeux le mandat d’arrêt rendu contre eux par les comités de Salut public et de Sûreté générale réunis. 11 est écrit ou plutôt griffonné entièrement de la main de Barère tout au haut d’une grande feuille de papier bleuté, ne porte aucune date (1), et est ainsi conçu : « Les comités de Salut public et de Sûreté générale arrêtent que Danton, Lacroix (du département d’Eureet-Loir), Camille Desmoulins et Philippeaux, tous membres de la Convention nationale, seront' arrêtés et conduits dans la maison du Luxembourg pour y être gardés séparément et au secret; chargent le maire de Paris de mettre sur-le-champ le présent arrêté à exécution. » La première signature est celle de Billaud-Varenne; il était naturel que le principal instigateur de la mesure signât le premier. Puis ont signé, dans l’ordre suivant : Vadier, Carnot, Le Bas, Louis (du Bas-Rhin), Collot d’Herbois, Barère, Saint-Just, Jagot, C.-A. Prieur, Couthon, Dubarran, Voulland, Moyse Bayle, Amar, Elie Lacoste, Robespierre, Lavicomterie (2). Une pareille mesure fut mûrement délibérée, cela est évident, et tous signèrent en parfaite connaissance de cause. Un seul parmi les membres présents du comité de Salut public refusa sa signature, ce fut Robert Lindet(3). ,

L’arrestation de tels hommes devait nécessairement causer une émotion générale. Presque h l'ouverture de la Convention, up des plus intimes amis de Lacroix et de Danton, le boucher Legendre, s’é-

toire dt la tiévoltUion^ par Gabet, t. 111, p. 571 : « Dans un dtner oü se trouvent Dan* ton, Camille Desmoulins, sa femme, Lacroix et plusieurs corJeliers, Danton parle de Robespierre en termes menaçants. Ségorier (de Nlmes^, ancien officier d'infanterie, ami de Boissj d'Anglas, se penche à l’oreille de son voisin. — Qu'est-ce que tu dis lai demanda Danton. — Rien. — Je veux le savoir. ~ Tu le veux !... Eh bien , je dis que tu as tort de parler ainsi de Robespierre, parce qu'il vous fera couper le cou. —

Lui, lui? Il est f.... ! Et s’il le faut, je lui f le Dauphin à travers k* jambes. »

Est' ce ce propos répété qui fil accuser faiblement Danton de conspirer en faveur des prisonniers du Temple? C'est probable.

(1) Je ne sais pourquoi Saladin, dans son rapport (p. 79), appelle ce papier du papier tt enveloppe.

(S) ArchireSj F 7, 1435, liasse R.

(3) Carnot, qui a signé le troisième, s*est excusé plus tard en disant que, fidèle li sa doctrine de solidarité dans le gouvernement collectif, U n’avait pas voulu refuser sa signature à la majorité qu'il venait de combattre. (Voy. Uimoires sur Carnot^ t. p. 369.) Mauvaise excuse. Qui i’empècbail de faire comme Robert Liodet en colle occasion, ou comme fit Robespierre en maintes autres circonstances, de s'abstenir? Mieux valait avouer qne, comme Robespierre, il avait fini par céder aux obsessions de Billaud- Varenne.

lança à la tribune. L’Assemblée était présidée par Tallien, tout dévoué à Danton; on pouvait donc espérer d’intéresser la Convention au sort des prévenus. Avant que Legendre prît la parole, un autre ami de Lacroix et de Danton, le député Delmas, demanda, avec une sorte d’appareil, que tous les membres des différents comités fussent invités à se rendre sur-le-champ dans le sein de l’Assemblée, cela sans doute afin de contre-balancer l’influence des membres des comités « de Salut public et de Sûreté générale (1). Cette proposition fut surle-champ adoptée, et des huissiers allèrent chercher les représentants absents au fond des salles où se réunissaient les comités. L’affluence était considérable quand Legendre prit la parole. « Quatre membres de cette Assemblée, » dit-il, « ont été arrêtés cette nuit. » Il nomma Danton, ignorant ou feignant d’ignorer les noms des autres, manifesta hautement la crainte que des haines particulières n’eussent arraché à la liberté des hommes qui avaient donné quelques gages à la Révolution, et conjura la Convention de mander à sa barre et d’entendre les accusés avant d’écouter la lecture d’aucun rapport; Cette motion fut vivement combattue par Fayau, député de la Vendée, républicain convaincu, le((ucl s’éleva contre le privilège réclamé en faveur d’hommes arrêtés en vertu de la loi ; il insista pour que l’Assemblée entendît sans retard \e rapport de ses comités.

La situation était grave. La perplexité de l’Assemblée se peignait sur tous les visages. Le vote dépendait des dispositions du centre, où se cachaient des royalistes déguisés, comme les Durand-Maillane, les Sieyès, les Roissy d’Anglas, ces véritables suppôts de la contre-révolution. Cette partie de la Convention se joindrait-elle à ceux des membres de la Montagne que la sévérité des principes engageait à se prononcer contre les indulgents? Là était toute la question, et le doute pouvait être permis, les applaudissements prodigués aux pamphlets de Camille étant surtout partis des rangs des royalistes. Apparemment l’heure ne sembla point propice encore aux contre-révolutionnaires de la Convention pour ébranler le gouvernement républicain ; car, après le scandale causé au sein de la

(1) Moniteur du 12 germinal (1*^ anil 1794). Voy. auasi les notes de Robespierre sur difrérents députés. (Papiert inédits^ t. Il, p. 18.)— La motion de Delmas se trouve non-séulcment dans U Moniteur du 12 germinal, mais encore dans le Journal des débats el des décrets de la Convention, numéro 558, p. 180. Il faut donc que M. Michelet ail bien mal lu les journaux de Tépoque pour avoir écrit que pas un journal n'osa men^ donner la résistance de la Montagne, et que c'est Robespierre qui nous a appris, dans ses notes secrètes contre plusieurs Montagnards , que Delmas et autres demandèrent qu'on avertit les membres de tous les comités dispersés dans les bureaux afin qu'ils vinssent voter. (Histoire de la Révolution, t. VII, p. 196.)

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