‹ Histoire de Robespierre d'après des papiers de famille les sources originales et des documents entièrement inéditsChapitre 196 sur 354 · LIVRE XIV. — RAPPORT DE SAINT-JDST · texte numérisé non relu

LIVRE XIV. — RAPPORT DE SAINT-JDST

gers? Ma vie est à la patrie; mon cœur est exempt de craintes parce que je suis exempt de crimes; et si je mourais, ce serait sans reproche et sans ignominie. » Il y avait dans ces paroles un caractère de grandeur qu’on ne saurait méconnaître, et qui produisit sur la Convention un effet extraordinaire. L’orateur fut obligé de s’ar- , rêter, interrompu par des acclamations réitérées, et bien volontaires assurément.

Si des âmes vulgaires, poursuivait Maximilien, redoutaient de voir tomber leurs semblables dans la crainte de ne plus être défendues par une barrière de coupables, il était aussi des âmes héroïques dans cette Assemblée, puisqu’elle dirigeait les destinées de la terre. D’ailleurs, ajouta Robespierre allant au-devant des appréhensions habilement répandues parmi tous les membres de la Convention, « il n’est pas si grand le nombre des coupables. » Puis

11 rappela à l’Assemblée que les pouvoirs du comité de Salut pubUc émanaient d’elle-mêine ; qu’elle était toujours maîtresse de les lui retirer; que loin de vouloir écraser la Convention, les membres de ce comité lui avaient fait un rempart de leurs corps, et qu’aujourd'hui encore, en lui proposant de frapper une faction non moins dangereuse que celle des hébertistes, ils n’avaient d’autre souci que de maintenir la rigueur des principes et la dignité de la représentation nationale (1).

Prodigieux fut l’effet de cette éloquente et sinistre improvisation. Legendre vint lâchement renier Danton. S’imaginait-on, dit-il, qu’il voulût défendre un coupable? Dans son égarement il alla jusqu’à proposer à l’Assemblée de rendre un décret contre lui, si on le croyait complice de quelques conspirateurs (2). Barère renchérit ensuite, dans son langage diffus, sur les paroles de Robespierre. Il émit seulement Une grande vérité, bonne à rappeler, lorsqu’en réponse à l’accusation de dictature vaguement dirigée contre les comités, il dit que leur autorité était amovible tous les mois, tous les jours, toutes les minutes. Après lui parut Saint-Just. Nous n’avons point à analyser ici le foudroyant discours du jeune rapporteur du comité de Salut public, discours oü, à côté d’ étincelantes beautés, se rencontrent de ces énormités comme on en trouve dans tous les réquisitoires politiques, sans exception. Disons seulement, pour rester dans notre cadre, que, en ce qui concerne Danton, Saint-Just se borna à revêtir de son style âpre et tranchant les notes demandées sans doute par lui à Robespierre sur ce personnage dont les antécédents de-

(1) Journal dea ûbait et des ditrels de la Conoenlion, numéro S58, et Moniteur du

12 germinal (!«' arril n*J4) combinéa.

(2) Journal dei débats et des décrets de la Convention, numéro ÏS8, p. 185.

vaient lui Cire peu connus. Ces notes, ont prétendu certains historiens (1), étaient un véritable projet de rapport. Maximilien les aurait passées à Saint-Just, ne voulant pas, réflexion faite, se charger du rapport à cause de ses anciennes relations avec Danton. C’est là une erreur toute gratuite. Le décousu de ces notes, leur peu de suite, prouvent que c'était un simple recueil de souvenirs rédigé à la hâte (2). Un profond silence régnait dans l’Assemblée au moment où Saint-Just monta à la tribune. Son rapport fut souvent interrompu par les plus vifs applaudissements, et le projet de décret par lequel Danton et ses amis se trouvèrent renvoyés devant le tribunal révolutionnaire comme complices de d’Orléans et de Dumouriez, fut ensuite adopté à I unanimité, au milieu des acclamations (3). Aucune voix ne s’éleva en faveur des accusés.

Nous n'avons pas non plus à nous occuper des incidents divers qui signalèrent le procès des dantonistes, auxquels on avait joint, par un amalgame inique et bizarre, des individus accusés de faux ou de concussions, comme Delaunay (d’Angers) et Fabre d’Églantine. Il faut dire pourtant que l’accablante déposition de Cambon contre celui-ci rejaillit d’une façon fâeheuse sur Lacroix et sur Danton (4) ; il faut dire aussi deux mots de l’influencç désas-

(1) M. Vîlliaaroé, par exemple. V07. son BUtoxre de la Révolution, t. III, p. 1^, édition Lacroix.

(2) Ces notes de Robespierre, qae les Thermidoriens se gardèrent bien de livrer à la pnbUcité, faisaient partie de la collection Portiez (de l'Oise). J’en ai vu il y a quelques années Toriginal chez M. Feuillet de Conebes. Elles ont été publiées sous ce titre, absolument faux : projet, rédigé par Robetpierre, du rapport fait à la Convention nationale par Saint-Just, etc. Paris, France. In-8 de 31 p. •

(3) Moniteur du 12 germinal (1*^ avril 1794). Voy. aussi notre ffistoire de Saint- JueL

(4) La déposition de Cambon dans le procès des dantonistes fut terrible en ce sens qu'il es résulta une incertitude très grande sur l'emploi des cent mille livres en numéraire délivrées h Danton et h Lacroix pour leur mission en Belgique. M. Michelet, qui, pour blanchir Danton, a travesti de la façon la plus étonnante le procès des danionistaa. assure que Cambon, interrogé par le président sur ce qu'il pensait de Danton et de Desmoulins, et s'il ne les regardait pas comme des conspirateun, aurait répondu très-rudetnent : a Loin de là, je les regarde tous deux comme d'excellents patriotes, qui n'ont cessé de rendre les plus importants services à la Révolution, o (ffietoire de la Révolution, i. VII, p. 408.) 11 n’y a pas un mol de cela dans le compte rendu du procès des dantonistes. Mais, dit M. Michelet, 0 le faUi/uaieur a sans scrupule supprimé ces mots ; nul journal n'a osé tes mettre que longtemps après, n II est évident que le compte rendu des procès politiques de cette époque doit inspirer de très-

Page 1