‹ Histoire de Robespierre d'après des papiers de famille les sources originales et des documents entièrement inéditsChapitre 198 sur 354 · LIVRE XIV. — UNE LETTRE DE LUCILE DESMOULINS • i · texte numérisé non relu

LIVRE XIV. — UNE LETTRE DE LUCILE DESMOULINS • i

erronées. Ainsi nous y lisons : « Cette main, — celle de Camille — qui a pressé la tienne, a quitté la plume avant le temps, lorsqu’elle ne pouvait plus la tenir pour tracer ton éloge; » eh bien! c’est là une phrase à effet, entièrement contraire à la vérité, puisque Camille tenait encore la plume à l’époque où il fut arrêté, et elle ferait douter de l'authenticité du brouillon de lettre qu’on nous a conservé comme l’œuvre de Lucile, si le trouble de son esprit ne s’expliquait pas amplement par l’étendue de son malheur et la gravité des circonstances. Mais qu’elle est navrante cette lettre ! Rien de touchant comme le souvenir des liaisons de Camille et de Maximilien, si délicatement rappelé par elle. Les .sourires pi’odigués par Robespierre au petit Horace, les caresses enfantines de celui-ci à l’ami de son père, tout cela évoqué est d’une vérité poignante et tire les larmes des yeux. A défaut de patriotisme, pense la malheureuse Lucile, l’attachement de son mari pour Maximilien eût dû lui en tenir lieu aux yeux de ce dernier. Aussi Robespierre souffrit-il mille angoisses, j’en ai la conviction, en mettant son nom, lui dix-septième, au bas de l’ordre d’arrestation de cet ami dont personnellement il n’avait eu qu’à se louer depuis le premier jour de la Révolution. Ah ! certes, il eût mieux fait de s’abstenir comme Robert Lindet, et de ne point comprimer son cœur pour en arrêter les battements par dévouement patriotique. Mais Lucile se trompait fort quand elle semblait le considérer comme le souverain arbitre des destinées • de son mari. Est-ce qu’Amar, Vadier et Voulland, ces noirs démons du procès des dantonistes, est-ce que tous ceux que Camille avait marqués comme d’un fer rouge n’étaient pas là pour rendre vaine la pitié de Maximilien? Au reste, la pauvre femme fut peut-être elle-même prise d’un doute; elle laissa tomber sa plume et n’acheva pas (1). Robespierre ne reçut donc pas cette lettre, dont à coup sûr il aurait eu le cœur brisé, impuissant qu’il eût été à y répondre favorablement. Plusieurs fois, durant le cours de la publication du Vieux Cordelier, et à l’époque où à différentes reprises il prit si vivement la défense de Desmoulins, Maximilien dit tristement à sa sœur Charlotte : « Camille se perd (2). » Un moment vieu-

(1) Voyez celle leiire k la suite do l'édiiiOD du Vieux Cordelier donnée parM. Malton* p. â45. - Nulle réponse! s'écrie M.Michelety t. Vjl, p. ^16. Robespierre pouvait-il répondre k une leitre qu’il n'avait pas reçue? Et M. Michelet devait bien savoir que cette lettre n’avait pas été envoyée.

Hémoires de Charlotte Robespierre, p. 141. Dans ces mêmes Mémoires» Charlotte assure (p. 135)» qu'k la nouvelle de l'arrestation de Camille, Robespierre courut au Luxembourg pour le supplier de revenir aux véritables principes» mais que Camille refusa de le voir» et elle ajoute que ni Camille ni Danton n'eussent péri» si le premier n’eûi pas repoussé Robespierre au moment où celui-ci lui tendait la main. Il y a Ik

HISTOIIIE DE nOBESPlEBRE

(Irait, il le pressentait bien, où il ne lui serait plus possible de le défendre.

A l’heure où un mouvement se produisait dans les prisons en faveur des accusés dont le sort se jouait dans le prétoire du tribunal révolutionnaire, une agitation extraordinaire régnait parmi les prévenus. On sait combien tumultueuse fut la troisième journée du procès des dantonistes, et comment, instruite par une lettre de 1 accu.satcur public de l’orage qui grondait au palais , la Convention, après avoir entendu, sur la (îemande de Billaud-Varcnne, la dénonciation de Lallotte, ordonna la continuation des débats d’abord, et décréta « que tout prévenu de conspiration qui résisterait ou insulterait ù la justice nationale serait mis hors des débats (1). » Elle prescrivit ensuite, sur une motion de Robespierre, que les déclarations de Laflotte et le rapport de Saint-Just qui avaient motivé son décret sen-aient lues ù l’audience, en présence des accusés. En ce moment Billaud-Varenne reprit la parole pour engager ses collègues à recevoir ù la barre la femme de Philippeaux, laquelle avait fait demander la permission de s’y présenter pour réclamer en faveur de son mari. Il fallait, suivant Billaud, lui donner lecture d’une lettre de Garnier (de Saintes) toute remplie des faits les plus graves contre son mari , afin qu’elle apprît qu’elle sollicitait pour un conspira- ' teur (2). Mais c’était là un acte d’inhumanité inutile. Robespierre s’y opposa vivement. Pourquoi admettre à la barre la femme de Philippeaux, quand cette faveur avait été refusée aux femmes d'au- * très accusés? « On n’a pas besoin, » dit-il, « de confondre la femme de Philippeaux avec lui-méme; il est devant la justice, attendons son jugement (3), » L’Assemblée se rendit aux obsert'ations de

«’iîrUmcmcul une erreur de soutenir de la pari de CharloUc, ou bien elle a élé mal iuforniée.

(i) Voyez, ^ ce sujet, notre Histoire de Sainl^Jusit t. II, lit. IV, ch. v, de l^édiüou Meline et Cans.

(3) Journal des débats et des décrets de la Convention, numéro 5G3.

(3) Séance du 15 germinal (4 atril 1791). Voyez le Moniteur du 16 germinal. On lî! dans rwixiotrede la Hévolation, par M. Michelet, i. VI!, p. 137 : « Au moment du totc, la femme de Philippeauit était en larmes à la barre. « Point de privilège! » dit Robespiene, et il la fit repousser eu nom de l'égalité. » Tout cela est complètement faux. La femme de Philippeaux n’était pas à la barre. On avait tout simplement lu une lettre par laquelle elle demandait son admission. (Voir le .Vontleur du 16 germinal). Mais M. Michelet tenait b nous la présenter en larmes k la barre. C’est en effet beaucoup plus pittoresque. Quant au sentiment qui a inspiré Robespierre, nous ne pouvons que renvoyer nos lecteurs au rapport du représentant Saladîn, qui, assurément, ne peut passer pour un ruhespierriste : « Ueureusement Robespierre, plus bumain celte fois que Billaud-Varcnnc, s’y opposa, et vous n’eiUes pas à rougir de voir sous vos yeux insulter U la douleur d’une femme qui venait vous implorer. » (P. 87.)

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