LIVRE XI. — RÉSULTATS UES JOL'RXÉES DES 31 ET 2 JUIN
prêmes moyens à de suprêmes périls. Les suites du 31 mai, on peut, je crois, ral'tirnier hardiment, n'eussent pas été fatales aux Girondins si eux-mêmes, par de criminelles entreprises, n’avaient pas appelé sur eux toute la sévérité des lois ; si, comme l'a très-bien dit un écrivain célèbre, tout disposé h l’indulgence à leur égard, que dis-je! trop porté à la partialité en leur faveur, ils n’avaient point précipité leur chute en la méritant par l’appel à la guerre civile (1).
Personne, parmi les principaux membres de la Montagne, n’avait soif du sang de ces hommes. Considérée comme un obstacle à l’établissement du gouvernement républicain, la Gironde avait disparu, emportée pour ainsi dire dans un mouvement populaire ; on ne voulait pas autre chose(2). Quand le 2 juin, sur la place du Carrousel, le général provisoire de la garde nationale, cet Hanriot calomnié ît l’envi par les réactions de toutes les couleurs, parcourait les rangs des bataillons parisiens, il disait : « Il ne faut pas verser de sang, mais il ne faut pas se retirer que les vingt-deux membres ne soient livrés (3). » Et, de fait, il n’y eut jamais d'insurrection plus bénigne que celle des 31 mai et 2 juin 1793; Robespierre jeune put dire avec raison : « Il sei;a inouï dans l’histoire que cent mille hommes se soient mis sous les armes sans qu’il soit arrivé le plus léger accident (l). » Quand le résultat poursuivi fut atteint, les citoyens qui y avaient travaillé avec le plus d’ardeur semblèrent avoir hâte d’abdiquer la part d’autorité dont ils avaient été momentanément revêtus. Ainsi fit Hanriot. Nous devons signaler en jiassant la conduite politique de ceux dont la fortune fut associée h celle de Robespierre. « Républicains », dit-il au sein du conseil général de la commune, « comme il me semble avoir rempli ma tâche , comme il me semble voir le calme, la tranquillité et l’union rétablis dans la ville, je donne ma démission entre les mains du peuple... J’ai fait tout ce qu’un honnête citoyen devait faire, et je me croirais le plus coupable des hommes si je ne donnais pas ma démission , que le peuple a droit
(1) Michelet, Bùtoirt de la Riaolviion, t. VI, p. SO.
(1) Nous avons déjà démontré combien erronée est l'opinion de ceux qui font des Girondins les fondateurs de République parce qu’un des leurs avait eu ie premier b la bouche, en 1791, ce mot de république. Dieu sait quels républicains et quels libéraux furent les Girondins I Demandons h un franc royaliste quels étaient , dans l'opinion publique, les vrais républicains. Écoutez Mallet du Pan ; voici comment il s'exprimait en avril 179S : e Cela n’empécbe pas qu'il n’existe un parti de véritables républicains , à la tète desquels est M. Robespierre, qui ne chemine pas avec MM. Condorcet, Brissot... » (Mémoires de Mallet du Pan , 1. 1, p. 260.)
(3) Compte rendu , par Saladin , des journées des 29 et 31 mai , l*v et 2 juin 1793 , dlé dans l'fftsloire parlementaire, t. XXVIII, p. 44, en note,
(4) Journal des débats et dé la correspondance de la société des Jacobins, numéro 428.
d'exiger de moi. » Le président, — c’était Luhin, destiné, lui aussi, à périr en Thermidor, — lui répondit : « Hanriot, quand le peuple de Paris, dans le moment d’une violente crise, te nomma son commandant général, il annonça qu’il connaissait ton civisme, ton courage, ton mérite ; tu as pleinement justifié son opinion ; la démission que tu lui donnes aujourd’hui achève de prouver qu'il t'a bien jugé. Ce dernier trait met le comble îi ta gloire. Hanriot sera cité désormais, et dans celte ville et dans la République entière, non-seulement comme un ardent patriote, un franc révolutionnaire, mais, ce qui est bien plus glorieux, comme un excellent citoyen (1). » Hanriot n'allait pas tarder à être réintégré dans son commandement par le suffrage de ses concitoyens; nous aurons plus d’une fois l’occasion démontrer comment il s’acquitta de ces importantes fonctions.
Un désir d’apai.semenl paraissait s’ôtre emparé de la plupart des esprits, ,’t ce point que, dans une séance du conseil général de la commune, un envoyé de Lyon, nommé Leclerc, ayant manifesté .son étonnement de ce qu’on semblait craindre de répandre quelques gouttes de sang, Hébert lui-méme, au milieu de l'indignation universelle, proposa Ji ses collègues de considérer comme mauvais citoyen quiconque parlerait de verser du sang, et sa motion fut accueillie par des applaudissements unanimes (2). La Convention, de .son côté, avait des dispositions k l’indulgence. Et pourtant les incitations sanglantes ne lui manquaient pas. C’était la commune d’AmboLse, qui lui conseillait de se héler de décréter d’accusation tous les chefs de la faction girondine et de les envoyer h l’écbafaud ; c’étaient les habitants d’Arcis-sur-Aube , qui demandaient que la vengeance nationale s’appesantît sur les membres dénoncés (3). Lesadresses abondaient où l’on poussait les représentants du peuple à user dos moyens de rigueur contre leurs collègues désannés. Plus modéré était le vœu des compatriotes de Robespierre. « Que le lieu de vos séances cesse d’être une arène de gladiateurs ! » .s’écria à la barre de la Convention un député de la commune d’Arras; « qu’il s’y établisse une lutte, nous y consentons, mais que ce ne soit pas celle des passions; que ce soit celle de l’amour du bien public (i). » L’Assemblée
(1) Anhivu de la Ville. Registre des dilibérations du conseil ginéral de la cornmuD6. V. 30, carloQ 0,30,0.
(2) Séance du 4 juin. — \oy. le compte rendu de celte séance dans U Moniteur du 7 juin 1793.
(3) Adresses des communes d'Amboise et d'Arcis^sur-Aube, transcrites sur le registre des délibérations du conseil général. {Archives de la VilUf ubi rupra.)
(4) Archives de la Ville , u6i supra. Voy. dans le Moniteur du 8 juin 1793 le discours de ce député d’Arras.
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inclinait viaiblcnicnt vers les mesures de douceur, mais le coeur des Girondins était fermé ît toute proposition d'accommodement; il leur fallait le triomphe ou la mort. Le bruit s'étant répandu que le comité de Salut public devait proposer à la Gonveulion un projet d'amnistie en faveur des députés mis en arrestation, Dufriche-Valazé déclara que pour sa part il repousserait toute aûinistie avec horreur (1). Non moins fier et non moins acerbe se montra Vergnitiud. Il s'était volontairement soumis au décret d’ari’cstation afin d'offrir sa tête en expiation des trahisons dont il serait convaincu, écrivit-il h la Convention ; mais, à son tour, il demanda que ses dénonciateurs fussent livrés au bourreau s'ils ne produisaient de preuves contre lui (2). Que les Girondins, vaincus, se montrassent indomptables dans l’adversité, qu’aux accusations de leurs adversaires ils opposassent une âme stoïque et dédaigneuse, c’était bien, et il pouvait même y avoir quelque grandeur dans leur conduite ; mais malheureusement ils ne s’en tinrent pas là. Lorsque Marat avait été livré par eux au tribunal révolutionnaire, les partisans de l’Ami du peuple n’avaient pas cherché à ameuter contre la Convention la population parisienne, et les sections de la capitale avaient attendu dans le silence et dans le respect le résultat du procès. C’était là un exemple à suivre. Coupables d’avoir, les premiers, porté atteinte à l’intégrité de la représentation nationale, les Girondins étaient tenus de s’incliner à leur tour devant le décret qui les frappait. La résignation, c’était le salut ; nul doute, je le répète, que, s’ils avaient accepté purement et simplement la situation, ils n’eussent pas misérablement perdu la vie, les uns sur les échafauds, les autres par le suicide. Mais, aveuglés par la haine, dominés par des passions voisines de la démence, ils se crurent assez forts pour diriger tous les départements dans une vaste croisade contre Paris, pour imposer par eux des lois à la Convention nationale, et ils n'hésitèrent'pas à souffler aux quatre coins de la France le feu de la guerre civile.
Voulurent-ils, comme on les en accusa sur les rajiports du Prussien Anaeharsis Cloots, dit VOrateur du genre humain, démembrer, fédéraliser la France? Non, sans doute; mais leur crime ne fut pas moins irrémissible. A leur voix se mirent en pleine révolte les départements de l’Ouest et du Midi, et sous leur inspiration la terreur s'organisa à Lyon et à Marseille contre les patriotes. Ne savaient-ils pas, les imprudents! que derrière eux, cl en se couvrant de leur
(1) Voy. la letire de DurrichiyValaai dans le Jleatteur du 7 juin 1793, et dans le nninéro 903 du Héjmblicain françoù, où elle se irouve plus complété.
(9j Voy. la lettre de Yergniaud dans le Jlonileur du 8 juin 1793.
HISTOlKC DE KOBESI'IERRF.
nom, allaient se grouper tous les royalistes, tous les ennemis de la Révolution? Et quel moment choisirent-ils pour exposer la patrie é|>erflue îi de tels déchirements! Trois cent mille ennemis occupaient nos frontières depuis Bâle jusqu’à Ostende; les Autrichiens étaient aux portes de Valenciennes; on dix jours ils pouvaient être à Paris. La situation n’était guère meilleure au Midi et au Sud-Est. Dans l’intéri'eur, les Vendéens, encouragés par de récents succès, redoublaient d’ardeur, et, maîtres de Thouars , de Fontenay, de Saumur, ils dominaient tout le cours de la Loire. N’y avait-il pas là de quoi apaiser les ressentiments de la Gironde et lui faire accepter docilement l’arrCt du peuple?
Tel était l’état des choses lorsque, dans la séance du 6 juin, Barère présenta à la Convention nationale, au nom du comité de Salut public, un rapport ambigu et équivoque sur les journées des 3i mai et 2 juin, comme s’il n'eût pas encore été assez certain du triomphe de la Montagne pour se ranger tout à fait de son côté (1). Dans un décret à la suite, il proposa, entre autres mesures, à l’Assemblée, de supprimer tous les comités extraordinaires autres que ceux de surveillance et de salut public; d’expulser du territoire de la République, dans le plus bref délai, tous les étrangers suspects; d’envoyer tout de suite dans chacun des départements dont quelques députés avaient été mis en étal d’arrestation un nombre égal de dé|)utés à titre d’otages. Danton appuya cette dernière ]>roposition, et, cédant à un mouvement chevaleresque, Couthon et Saint-Just s’offrirent eux-mêmes en otages (2). Mais le rapport de Barère parut inliniment dangereux à certains représentants. Ètait-ce à l’heure où les Girondins bravaient ouvertement la Convention par des lettres menaçantes et provocatriees qu’on devait avoir l’air de les redouter en composant avec eux? A Ducos, qui dans la séance du 8 avait soutenu les conclusions du rapport, Robespierre répondit froidement, avec modération , mais aussi avec fermeté. C’était la première fois qu’il prenait la parole depuis la journée du 2 juin. A la Convention comme aux Jacobins, il était resté muet, attendant avec anxiété les ré-
(1) Rapport de Barère, dans U Moniteur du 9 juin fT93.
(2) Voy. lé Moniléur du 9 juin, et uotre Ifisfoire dé Saint^ust , p. 220 de la première •'diiioD.