LIVRE XIV. — DICTATURE OU COMITÉ DE SALUT PUBLIC AFEERMIE
vées par le -supplice des exagérés, puis d’affermir le pouvoir entre les mains du comité de Salut public, délivré de deux oppositions rivales. Les ministres de l’intérieur et des affaires étrangères, Paré et Deforgues, tous deux créatures de Danton, furent arrêtés et conduits au Luxembourg. Le second s’empressa de réclamer auprès de Robespierre ; « Je suis en état d’arrestation, on m’a conduit cotte nuit au Luxembourg; vous le saviez, Robespierre, puisque vous avez signé le mandat d’arrêt (1). » Il lui rappelait son amour constant pour la Révolution, ses anciennes relations avec lui : « Je vous ai toujours confondu dans mon cœur avec la liberté, que vous défendez et que j’ai toujours défendue avec vous. » Un passage de cette lettre nous apprend que ce fut par Deforgues lui-même que Robespierre connut l’intention du comité de Salut public de le porter, lui Deforgues, au ministère des affaires étrangères. Sur quoi Maximilien s’était écrié, — c’était en juin 1793 : — «Cela n’est pas possible! mais nous sommes donc sauvés! » Cette marque de confiance, déjà ancienne, le ministre déchu l’invoquait pour demander, en termes d’ailleurs très-dignes et très-nobles, à Robespierre son appui : « Votre suffrage m'est nécessaire... vous devez être vous-même mon garant; vous l’avez été aux époques les plus intéressantes de ma carrière publique (2)... » Robespierre, il faut le croire, ne manqua pas d’intercéder v'ivement en faveur du ministre détenu, et parvint cette fois à se faire écouter de scs collègues, car Deforgues ne tarda pas à recouvrer sa liberté.
La mort d'Hébert avait été, dans certains pays notamment, le signal d’une véritable levée de boucliers contre les patriotes, qu’on poursuivait sous le nom d’hébertistes, comme cela eut lieu à Lyon. Le comité de Salut public dut intervenir pour protéger la société populaire de Commune-Affranchie. Il déclara par un arrêté que, la mort d’un patriote étant une calamité publique, on regarderait comme conspirateurs ceux qui persécuteraient les amis de Chalier. Et, ajouta Robespierre en annonçant ces nouvelles au club des Jacobins, si l’arrêté du comité n’est pas respecté, le sang innocent des patriotes sera vengé (3). Par contre, Maximilien faisait mettre à l’ordre du jour de la société, dans la séance du 16 germinal (5 avril 179-t), la conspiration nouvelle déjouée par les comités, en invitant les citoyens à révéler toutes les circonstances se rattachant
(1) Mandat signé : Dubarrnu, Élie Lacoste, Vadier, Moïse Bayle, Robespierre, C.-A. Prieur, Barère, Saint-Jast, Amar, Carnot, Collol d’Herbois.
(S) Celle leiire n’a pas été publiée par Courtois. Voyei>la dans les Papiert inidih^ t. H, p. 189.
(3) Séance des Jacobins du 11 germinal (31 mars n94). Moniteur du 16 germinal.
à celle conspiralion. Sa proposition, il est vrai, avait pour but de détourner l'attention des Jacobins d’une motion présentée dans la journée à la Convention nationale et adoptée par elle au milieu des applaudissements, motion en vertu de laquelle chacun des membres de l’Assemblée était tenu, dans le délai d’un mois, de rendre compte au peuple de sa conduite publique et privée et de lui présenier le compte de sa fortune. Or, si quelqu’un pouvait venir dire à ses concitoyens, la tête levée et sans crainte d’être atteint du plus léger soupçon : Voilà quelle a été ma conduite depuis l’origine de la Révolution, voici ce que je possède, c’était assurément Maximilien Robespierre. Mais dans cette proposition, partie « d’une âme honnête et juste, » il vit un danger, et il s’empressa de le signaler. On pouvait être pauvre et aristocrate en même temps, comme on pouvait être riche et excellent patriote aussi, laissa-t-il entendre. Évidemment il craignit que de cette motion les malveillants ne se fissent une arme contre tous ceux qui possédaient, il craignit l’inquisition portée dans toutes les familles. « Elle ne présente pas des résultats heureux, » objecta-t-il. Quoi de plus facile que de dire: Je suis pauvre, en mettant à l’abri une fortune acquise par des moyens honteux ? Ne verrait-on pas les riches se dépouiller, en apparence, de leurs trésors, comme les nobles de leur noblesse? « Les patriotes sont purs, » ajouta Robespierre ; « s’il en est à qui la fortune ait accordé des dons que la vertu méprise et que la cupidité seule estime, ils .sont bien loin de vouloir les cacher; ils n’ont pas de plus grand désir que d’en faire un noble usage ; il n’y a que les conspirateurs qui mettent leur intérêt à les soustraire à la vue du peuple. » La seule chose importante à ses yeux était de protéger l’innocence et de ravir à la tyrannie l’alFreux espoir de détruire les patriotes. De longs applaudissements accueillirent ces paroles, et à sa voix la société repoussa une proposition du représentant Chasles tendante à ce que Gouthon rendît compte de la séance conventionnelle où avait été rendu le décret blâmé comme impolitique par Robespierre (1). L’auteur de ce décret, inspiré par le sentiment le plus délicat, était en effet Gouthon. On voit comme ces prétendus triumvirs se concertaient pour subjuguer la Convention nationale!
On entendit, dans cette même séance des Jacobins, Maximilien se déchaîner avec une véhémence extraordinaire contre Dufourny de Villiers, ex-président du directoire du département, dénoncé par Vadier comme appartenant à la faction des dantonistes. Dufourny était un grand ami de Bourdon (de l’Oise). C’était contre ses attaques,
(1) Vo}. U Moniteur du 20 germiaal (9 avril 1794}.