LIVHE XIV. — LÂCHETÉ DE LEGENDRE ET DE BOURDON (OE L’OISE
on s’en souvienl peut-être, que Robespierre avait défendu Camille Desmoulins. Il incrimina sévèrement toute sa conduite, lui reprocha durement ses relations avec Fabre d'Ëglantine et ses démarches pour le sauver. Il venait d’achever de parler, au milieu de nombreuses acclamations, en proposant à la société de prendre une mesure à l’égard de cet individu, quand un membre demanda l’exclusion de Dufourny et son renvoi devant le comité de Sûreté générale, ce qui fut aussitôt adopté (1). Le même jour les comités réunis avaient rendu contre lui un mandat d’arrestation (2).
On se ferait difficilement une idée de la lûcheté dont firent preuve en ces circonstances les amis de Danton. Qui pur exemple obligeait Legendre de venir réclamer de la Convention, dans la séance du 18 germinal (7 avril 1794), un décret d’accusation contre son collègue Simond, présenté par lui comme un des conspirateurs de la prison du Luxembourg, où, dit-il, se trouvaient sûrement des complices de ceux qui avaient péri sur l’échafaud? Qui l’obligeait de se vanter d’avoir reçu une lettre dans laquelle, en flattant son amourpropre et son ambition, on l’invitait à porter le premier coup à la Convention, à s’armer de deux pistolets et ù assassiner au milieu de l’Assemblée Robespierre et Saint-Just? Cela n’était nullement exact d’ailleurs, et Legendre exagérait ici à dessein. Dans la lettre en question on ne nommait ni Saint-Just ni Robespierre. On s’y exprimait ainsi ; « Crois-tu que ce comité de tyrans ne t’atteindra pas? Tu te trompes, il atteindra toi, Thuriot, Bourdon (de l’Oise), Panis, Sergent et autres... Les accusés vivent encore, tu peux, dis-je, renverser ce colosse (le comité). Réunis-toi avec Thuriot, avec Bourdon (de l’Oise), Panis, Sergent et d’autres dont tu connais les principes... Sois armé, par précaution, toi et tes amis, de deux pistolets ; immole avec eux , au milieu de cette Assemblée , comme autrefois Brutus immola César, immole, dis-je, ces nouveaux Catilinas, ce dictateur surtout à qui tous moyens sont bons pourvu qu’il parvienne à ses fins. Ce sont les tyrans de la patrie, les tuer n’est pas un crime (3). »
(t) Vo;. le Moniteur du 20 germinal u6i tuprà.
(S) Mandat signé : Billaud-Varenne, Élie Lacoste, Voulland, Le Bas, C.-A. Prieur, Vadier, Jagot, Carnot, Barère, Robespierre , Collet d'Herbois, Amar, Moyse Bajle, Louis (du Bas-Rhin), Saint-Just. (Archiva, F T.lé35.) Dufourny recouvra sa liberté après le 9 Thermidor. En frimaire de l'an III (novembre 1794), il fut vivement inculpé par Cambon comme on des auteurs du i Septembre. Vey. le Monileur du 9 frimaire (29 novembre 1794).
(3) La lettre dont parle ici Legendre , et dont il nous a été permis de donner un extrait, est complètement inédite. L'original en existe aux ArcUrer, F 7, 1435, liasse B. Au bàs de cette lettre nous lisons ces mots, tracés par Legendre, dont nous conservons soipncusemenl rorilmgrapbc : « Je reçois cette teirc et son eovelope le
Il est à remarquer qu'entre cette lettre d’un dantoniste fougueux et le fameux libelle de Lecointre, intitulé ; Conjuration formée dès le 5 prairial par neuf représentans , il y a des ressemblances fra]>pantes. Quoi qu’il en soit, Legendre déclara fièrement qu’il ne s’était pas laissé séduire par les belles paroles de son correspondant anonyme, et qu’il regardait le comité de Salut public comme seul capable de garantir la liberté du naufrage (1).
Bourdon (de l’Oise), l’hypocrite Bourdon , vint ensuite et fit une déclaration à peu près semblable. Une lettre conçue dans des termes identiques lui avait été remise le matin par un huissier. Seulement, eut-il soin d’ajouter, elle aurait dû lui par\’enir plus tôt, car on l’invitait îi se rendre au palais de justice afin d’y exciter le peuple et de faire égorger le tribunal (2). Celte double déclaration, dont la lâcheté n’échappera à personne, se produisit au moment où Fouquier-Tinville informait la Convention de l’existence reconnue d’un complot formé au Luxembourg par un certain nombre de détenus pour les membres du comité de Salut public. Ainsi c’étaient
des dantonislcs qui venaient en aide ù l’accusation. Ah ! quand moins de huit jours après Lucile Desmoulins fut livrée au bourreau, se dirent-ils, ces amis du pauvre Camille, qu’ils avaient eux-mêmes contribué à pousser sa veuve à l’éehafaud ?
Est-il vrai, comme le pense un historien de nos jours (3), que n’ayant qu’un mot ù dire pour sauver la femme de son plus vieil ami, Robespierre ne voulut point le dire? C’est là une assertion tout à fait erronée. Robespierre n’avait point d’ordres à donner en son privé nom à l'accusateur public, et il ne lui en donna jamais, comme d’ailleurs nous ne tarderons pas à le prouver. J'inclinerais plutôt à croire que pour sauver celle charmante Lucilc, la fille d’une femme dont, paraît-il, il avait été un moment sur le point de devenir le gendre (4), il tenta auprès de ses collègues des efforts restés sans résultat. Ai-je besoin de répéter combien, si son influence
quintidf germinaU décade et je la déposé entre les mains de mes colcgu^ composant le comité de Salut publique*» Les correspondants anonymes de Legendre ne se rebutèrent pas, car cinq jours après ü recevait un nouveau factum qu'il s’empressait d’aller également porter au comité. Au bas de cette seconde lettre, qui a été reproduite daus les Papiers inédits^ t. p. 183, Legendre a encore écrit de sa main : e Leire qui mats été remise yer soir le vingt germinale. Et que je vais déposer entre les main:> de mes colegues du comité de Salut publique. »
(i) Moniteur du <0 germinal (9 avril 1794), et Journal des débats et des décrets de la Contention, numéro 565.
(3) ibid.
(3) M. Villiaumê, t. Itl, p. 225.
(4) r/est ce qui résulte d’une letirc d'imprécations quVnt le projet de lui adresser Duplessis, lettre publiée par M. Mattom