LIVRE XIV. — LETTRE A A1G
morale était grande au dehors, était petite sa prépondérance réelle sur les deux comités. C’est à peine si parfois il pouvait obtenir justice pour ses plus chers amis. « J’ai fait, » écrivait-il en mai 1794 à un ancien juré près le tribunal criminel extraordinaire, « tout ce qui étoit en mon pouvoir pour vous procurer la justice qui est due à votre civisme pur et imperturbable, et tous les bons citoiens vous l’ont rendue. Mais gardez-vous, mon ami, de douter jamais de ma tendre amitié; après la patrie, je n’aime rien autant que les hommes qui vous ressemblent. Vous partagez avec tous les vrais amis de la République et de la vertu les disgrâces que vous essuyez avec courage ; que votre civisme vous console des persécutions qu'il vous a attirées. Comptez sur mon tendre dévouement, mais ayez quelque indulgence pour l’état de lassitude et d'accablement où mes pénibles occupations me mettent quelquefois. Adieu, embrassez pour moi tout ce qui vous est cher (1). » Il y a dans cette lettre une phrase remarquable ; « Après la patrie, je n’aime rien autant que les hommes qui vous ressemblent. » Elle explique à elle seule comment on, put amener Robespierre ù consentir à l’abandon de Ca- mille et de Danton. Cette lettre démontre encore qu’il était loin d'avoir la puissance efficace qu’on lui prête généralement. De cela les preuves abondent. Il lui fut inljiossible do mettre fin aux persécutions exercées contre les prêtres même assermentés, persécutions aussi iniques qu’impolitiques. Plusieurs ecclésiastiques s’étant adressés à lui pour savoir quel parti ils devaient prendre, il les engagea ù rester dans leurs paroisses et à continuer l’exercice de leur culte aussi longtemps que cela leur serait possible; « ce qui prouve, » ajoute l’écrivain royaliste auquel nous empruntons ce détail, « qu’il n'était pas si exclusivement le maître qu’on a pu le croire (2). »
Le môme écrivain, peu suspect de partialité en faveur de Robespierre, cite, au sujet de l’exécution de Madame Elisabeth, un fait qui mérite d’être rapporté. On a vu comment Maximilien était parvenu ù arracher la sœur de Louis XVI aux fureurs des exagérés ; et, œux-ci morts, il était permis de croire que la pauvre femme serait oubliée au fond du Temple. Mais il ne put ravir aux hébertistes des comités ce qu’il avait victorieusement disputé à Hébert; Madame Élisabeth périt dans le courant de floréal, victime d’une politique impitoyable. Maintenant laissons parler notre auteur ;
(1) Lettre inédite (de la collection Portiez [de l'Oise]).
(t) Essais historiques sur les causes et les effets de la Révolution de France ^ par G.-F. Beaulieu, t. V, p. -iS4.
« Voici ce qui m’a été plusieurs fois raconté par un homme qui avait souvent des conversations avec lui (Robespierre), le libraire Marct, établi' alors à l’entrée du Palais-Royal. Robespierre passait souvent le soir à la boutique de ce libraire, qui se faisait distinguer par beaucoup de bonhomie ; c’était là que l’on venait se dire et se demander à l’oreille quels étaient les événements du jour. Lorsque les nouvellistes s’étaient retirés, Robespierre laissait ses satellites à quelque distance, se présentait chez Maret, et, en feuilletant quelques livres, lui demandait ce que l’on disait dans le public. Le jour que Madame Élisabeth fut exécutée, il vint à la boutique, accompagné de M. Barèrc, et demanda sur quoi roulaient les conversations. — On murmure, on crie contre vous, lui dit avec franchise le libraire; on demande que vous avait fait Madame Élisabeth, quels étaient ses crimes, pourquoi vous avez envoyé à l’échafaud cette innocente et vertueuse personne. — Eh bien ! dit Robespierre, en s’adressant à Barère, vous l’entendez, c'est toujours moi... Je vous garantis, mon cher Maret, que loin d’être l’auteur de la mort , de Madame Élisabeth, j’ai voulu la sauver; c’est ce scélérat de Collet d’Herbois qui me l’a arrachée (1). » Otez de ce. récit une mise en scène puérile, les satellites de Robespierre, l’expression de scélérat appliquée à Collet d’Herbois, et il en reste un fait vrai, incontestable, incontesté, l’opposition constante de Maximilien au sacrifice inutile de Madame Élisabeth, et son impuissance à la sauver. Aussi les Thermidoriens, voulant faire de Robespierre un royaliste, ontils prétendu qu’il avait eu l’intention d’épouser Madame Élisabeth, dans l’espérance de s’asseoir avec elle sur le trône de France (2).
Robespierre visait-il à la dictature? 11 faut insister sur cette question. Des historiens prétendus graves ont soutenu l’affirmative. Ils ont été plus loin; ils l’ont présenté comme s’étant trouvé nanti, en un mois ou six semaines, de tout instrument de pouvoir (3). Or cette thèse, uniquement fondée sur les déclamations des Thermi-
(1) Ettaû hûioriquet tur lu cauta el lu effets de la Uévolulion de France, par C.-F. Beaulieu, t. VI, p. 10, en noie.
(2) Dans un des mille libelles publiés à la chute de Robespierre, on lit qu'au leudemaih du 9 Tberiiiidor la fille de Louis XVI prit le deuil. (Voyes le libelle intitulé : Nouveaux et inléressanU détails de l'horrible conspiration de Hobespierreel de su eoiaplicu.)
(3) M. Michelet entre autres. Histoire de ta Uévolulion, t. VII, p. 20é ci 430.