UVRE XIV. — SUPPRESSION UES MINISTÈRES
(loriens, qui, ayant besoin d’un prétexte pour expliquer l'assassinat de Robespierre, ne surent pas en trouver d’autre que cette accusation ridicule, cette thèse, dis-je, était à prouver, ce dont on s’est bien gardé. Nous avons déjà fait voir combien nulle était son influence sur ses collègues des comités ; quand nous aurons démontré, par les propres aveux de ses ennemis, que la majorité du comité de Salut public lui fut presque toujours opposée, nous aurons amené les esprits justes à reconnaître cette vérité, à savoir que l’idée de s’emparer do la dictature ne lui vint jamais à la pensée, et que jamais non plus il n’en eut l’exercice entre les mains. Un des premiers soins de son cher Couthon, après l’exécution des dantoiiistcs, ne fut-il pas d’obtenir de la Convention nationale qu’elle proclamât de nouveau la sentence terrible consignée dans la Déclaration des droits, sentence qui punissait de mort tout individu convaincu d’aspirer à usurper la souveraineté du peuple (1)? On verra bientôt à l’aide de quels subterfuges étonnants, par quelles machinations incroyables les ennemis du plus ardent ami do la liberté essayèrent de rejeter sur lui la responsabilité d’actes auxquels trèssouvent il refusa de s’associer.
La tactique des principaux adversaires du comité de Salut public avait été de s’en prendre aux divers mini.stres qui exerçaient le pouvoir exécutif sous le contrôle de ce comité. Voulant déjouer les calculs de la malveillance, le comité de Salut public proposa par la bouche de Carnot, à la Convention nationale, de supprimer les six ministères et de les remplacer par douze commissions administratives, rattachées au comité de Salut public, sous l’autorité de la Convention nationale, afin, dit le rapporteur, de diviser et de restreindre les pouvoirs particuliers, tout en conservant au gouvernement l’unité de direction et l’ensemble des mesures. C’était, ajoutcÿt Carnot, une agence révolutionnaire devant exister jusqu’à ce qu’une paix solide, imposée aux ennemis de la République, rendît . à l’Assemblée « la faculté de détendre insensiblement des ressorts que le crime , les factions et les dernières convulsions de l’aristocratie la forçaient encore de tenir comprimés (2). » Carnot était ici en corajilète communauté d’idées avec Robespierre. Le projet de décret présenté par Carnot, à la suite de son rapport, fut adopté sans discussion et à runanimité.
Les commissions instituées en vertu de ce décret étaient : 1" Celle des administrations civiles, police et tribunaux ; 2° celle de l’instruc-
(1) séance du 16 germinal. Voy. le Ifoaileur du 17 germinal (6 arril 179*). (S| Voy. le rapport de Carnot dans VHûtoire parlementaire, t. XXXIl, p. 166
HISTOIRE DE RODESPIERRE
lion publique; 3“ celle de ragricullure et des arts; 4“ celle du commerce et des approvisionnements; K“ celle dos travaux publics; 6“ celle des secours publics; 7° celle des transports, postes et messageries; 8“ celle des finances; 9“ celle de l’organisation et du mouvement des armées de terre; 10“ celle de la marine et des colonies; 1 1“ celle des armes, poudres et exploitation des mines ; 12“ celle des relations extérieures. A la tête de ces diverses commissions, furent placés des directeurs ou commissaires et des adjoints. Tous les hommes appelés à ces hautes fonctions, auxquelles était attaché un traitement assez peu élevé, étaient des hommes d’une probité connue et d’un patriotisme irréprochable. Un certain nombre d’entre eux furent très-probablement nommés à la recommandation de Robespierre; cependant, à l’exception du jeune Jullien, appelé aux fonctions d’adjoint du commissaire de l’instruction publique, je ne vois dans la liste aucun de ses amis particuliers. Herman, rais à la tête de la commission des administrations civiles, police et tribunaux, était certainement très-estimé de Robespierre, qui, dans une note de sa main, l’a qualifié ainsi : « homme éclairé et probe, capable des premiers emplois (l); » mais il ne savait même point par qui il avait été désigné aux suffrages de la Convention, quand au mois d’août 1793 celle-ci l’investit des redoutables fonctions de président du tribunal révolutionnaire, et il put déclarer publiquement, .sans recevoir aucun démenti, que dans l’espace de huit mois, quoique voisin de la maison où demeurait Maximilien, il n’avait été que cinq fois chez ce dernier (2). Les candidats furent évidemment pré.scntés par l’un et par l’autre et discutés en séance du comité. Plus d’un se trouva singulièrement étonné de sa nomination. Je citerai notamment Lerebours, à cause du rôle qu’il fut appelé à jouer dans la soirée du 9 Thermidor. Capitaine de la garde nationale de Pontarlier, président de la société des Amis de la liberté de cette ville, procure\jr syndic du département, Lerebours s’était distingué, jeune encore, par les discours et les actes les plus patriotiques, et il avait su mériter la confiance des représentants Siblot et Michaud, en mission dans le département du Doubs. Ce furent ces deux députés qui le recommandèrent au comité de Salut public (3). Invité par une dé-
(1) Voyez cette note à la suite du rapport de Courtois, et dans les Papiers inédiU^
t. Il, p. n.
(2) Mémoire justificatif pour le citoyen Herman. Une lettre d'Herman à Robespierre, de brumaire an. II, insérée dans les Papier^ inédits, t. I, p. 2S0, prouve le peu d’imimité qui existait entre eux.
(3) Nous tenons ces détails du propre fils de Lerebours, Pierre-Victor Lerebours, mort depuis peu et qui a été connu dans les lettres et au théâtre sous le nom de Pierre- Victor.
LIVRB XIV. — NOMINATION DE LEREBOURS i95
pêche à se rendre à Paris et à se présenter le jour même de son arrivée devant le comité, Lcrebours partit aussitôt sans savoir au juste ce qu’on voulait de lui. Au comité il fut reçu par Robespierre. A peine eut-il décliné son nom : « Vous avez de l’ardeur, de l’énergie, » lui dit Maximilien, « c’est ce qu’il nous faut. Nous avons eu des renseignements sur vous ; le comité de Salut public vous nomme commissaire des secours publics. Installez-vous aujourd’hui même rue de Varennes; allez, le comité compte sur vous. » Comme le jeune homme interdit semblait hésiter ; « On ne discute pas avec son devoir, quand il s’agit de servir la République (1). » Il n’y avait rien à répliquer, Lerebours accepta. Appelé à travailler souvent avec Robespierre, comme directeur de la commission des secours publics, il ne fut pas longtemps à apprécier Maximilien à sa juste valeur et à s’attacher étroitement îi lui. Des quarante fonctionnaires présentés par Barére à l’acceptation de la Convention nationale dans la séance du 29 germinal (18 avril 1794), Lerebours et Fleuriot-Lescot furent à peu prés les seuls qui se dévouèrent activement à la cause de Robespierre dans la journée du 9 Thermidor. Ce ne furent donc pas de pures créatures de Robespierre qui prirent la direction des commissions instituées à la place des ministères; le comité ne se les fût point laissé imposer.
ün ne sait pas assez quel était, à l’égard de ses collègues, la situation personnelle de Robespierre. Les membres des anciens comités ont bien essayé de rejeter sur lui la responsabilité de toutes les sévérités qu’ils avaient jugées indispensables ; mais, outre qu’il suffit d’avoir quelque peu étudié aux sources l’histoire de la Révolution pour savoir îi quoi s’en tenirsur leur insoutenable prétention, ils ont pris soin eux-mêmes de se contredire avec une étrange grossièreté. C’est ainsi que par leur propre aveu nous apprenons que l’intelligence des membres du comité opposés à Robespierre et formant la majorité était telle, que d’un coup d’œil leur parti était pris et la majorité acquise (2). Puis c’est Billaud-Varenne qui demande à Lecointre si Prieur (de la Côte-d’Or), si Robert Lindet, si Carnot étaient des hommes à se laisser mener (3); il s’élève avec raison contre cètte
(1; Ce récit est à peu près celui de M. Charles Reybaud dans une note qu’il a écrite tout exprès pour Bl. Villiaumé {Histoire de la Hétolulion, t. III, p. 471), et dans un arl^le du Journal de U. Alphonse Karr du 17 octobre 1S48. Seulement M. Roybaud l’a fait précéder d’une sorte de petit roman auquel nous n’avons pas cru devoir ajouter foi, non qu’il soit de M. Reybaud, mais parce que Lerebours, ainsi que nous l’a affirmé son fils, avait eu le t6rt de chercher à détruire l’idée qu’il avait joué un râle politique dans la Révolution.
(â) Dénonciation de Laurent Lecoinire^ p. 17â.
(3) Réponse de J.-y. Billaud à Lecointre, p. 94.
HISTOIRE HE ROBESPIERRE
bonhomie ridicule qu'il prête, lui Lecointre, à Carnot, et qu'on lui a si souvent prêtée depuis pour excuser sa participation aux actes de la Terreur. Il est si peu exact que Robespierre se soit occupé particulièrement des-choscs de police, comme on l'en a accusé, que sa signature ne figure ni sur l'arrêté du comité de Salut public du 23 ventêse (13 mars 1794), invitant le commandant de la force armée de Parisà envoyer chaquejourau comité l'ordre et les consignes donnés pour le maintien de la police, ni sur l’arrêté en date du 2!) ventôse, enjoignant aux administrateurs de police et à tous les chefs de la force armée employée près de chaque prison ou maison d’arrêt de Paris, de rendre compte aux comités de Salut public et de Sûreté générale, chaque jour deux fois et par écrit, de l'état des prisons (1) ; et cependant sa présence au comité, ces deux jourslà, est constatée par les registres du comité, que nous avons sous les yeux. 11 n’avait pas davantage signé un autre arrêté du 23 ventôse (15 mars 1794) autorisant l’accusateur public du tribunal révolutionnaire à employer le nombre de surveillants nécessaire pour connaître et déjouer les complots (2). Mais plus nous avancerons, plus nous aurons à nous heurter à chaque pas contre les plus ineptes et les plus odieuses calomnies.
Robespierre, cependant, s'attachait à concilier la justice avec les rigueurs nécessitées par les circonstances. Il exigeait des dénonciateurs la probité la plus stricte, et voulait qu’on prît sur eux les informations les plus précises avant d’ajouter foi à leurs déclarations, sachant combien en ce temps de crise et de troubles les haines particulières pouvaient insolemment se jouer de l’intérêt public. Dans la séance du If) germinal (5 avril 1794), aux Jacobins, il signala la conduite t6rtueuse de certains dénonciateurs, en prenant la défense d’un officier belge du nom de Fion (3). Jamais il ne refusa le secours de sa parole aux patriotes obscurs injustement opprimés. C’est aux amis de la République de les arracher à la persécution, disait-il encore aux Jacobins, dans la séance du 26 germinal, en défendant un citoyen
(1) Le premier de ces arrêtés est de la main de Carnot et signé : Carnot, Cotlot d'IIcrbois, Barére, C.-A. Prieur. La minute du second est de Barère et signée : Barère, Carnot, Moyse Bayle, Jagot, Collot d'iierbois, C.-A. Prieur, Saint-Just, Elie Lacoste, Billaud-Vurcnne, Amar, Dubarran, Voulland. {Archiva^ A ¥é II 57.)
(S) Arrêté signé : Billaud- Varenne , Saint-Jost, C.-A. Prieur, Cirnoi. {Archivent F 7. -U35.)
(3) ifonileur du 23 germinal (11 aTril 1794).