LIVRE XIV. — LES BEAUX-ARTS ET LE COMITÉ BE SALIT PUBLIC
Du reste, il était trop occupé des grandes questions de morale et de philosophie inhérentes, selon lui, aux destinées de la République pour se mêler activement des détails de police auxquels se complaisaient certains membres du comité de Sûreté générale. Nature essentiellement artiste, il prit certainement une part très-active aux discussions qui curent lieu dans l'intérieur du comité de Salut public au sujet des arts et des artistes, pour lesquels nul gouvernement ne montra plus de souci que celui de la République. La condition de l’artiste se trouvait singulièrement i>elevée. Ce n'était plus le prince ou .simplement un ministre qui l’honorait d’une humiliante protection, c’était la patrie dont il devenait l’hôte en quelque sorte. Les commandes, au lieu d’être distribuées comme par le passé suivant le caprice et les préférences d’un surintendantdesbeaux-arts, allaient revenir de droit au mérite. Partout le concours à la place de la faveur. Dans sa séance du .5 floréal (2 i avril 1794), le comité de Salut publicconviait tous les peintres îi exécuter, à représentera leur choix sur la toile les divers épisodes de la Révolution française. En même temps il ouvrait un concours de trois mois pour l’exécution des monuments en bronze et en marbre destinés îi retracer îi la postérité les époques glorieuses de cette révolution, et un autre concours pour l’exécution d’une colonne qui, en vertu d’un décret de la Convention, devait être élevée dans le Panthéon en l’honneur des citoyens morts pour la patrie. En outre, il appelait tous les artistes de la République à concourir h l’exécution d’une statue en bronze de Jean- Jacques Rousseau, pour l’emplacement de laquelle il choisit les Chanips-Élysées (1).
La gravité des événements, la répression des ennemis de l’intérieur et de l’extérieur, l’entretien de quatorze armées, n’absorbaient pas tous les moments du comité de Salut public. Il y a dans ses cartons tout un plan d’un singulier caractère de grandeur pour les embellissements de la capitale, plan que malheureusement le temps ne lui a pas permis d’exécuter. Il chargea David, le peintre chéri de Robespierre, et le sculpteur Hubert de dessiner les piédestaux destinés à recevoir h l'entrée des Chainps-Élysées, en face des deux figure.s de Coysevox, les deux chevaux de Marly qu’on voit encore, et il leur confia le soin de décorer le jardin des Tuileries d’une manière digne de la représentation nationale. A cet effet, il les autorisa à prendre dans les maisons et parcs de la ci-devant liste civile tous les monuments et statues qui pourraient servir à reinbellissement de
(I) Élaient préfc-nts à celte séance du 5 flnréal : Barère, Carnot, Couthon, Collot d’Heibois, Billaud-Vurenne, Robespierre, Sailli Jusl, Robert Lindet. ArrAtcet, 436onT3
i:ette propriulé du peuple français. Une porte d'entrée niajestuense. conslruile avec les fragments antiques enfouis dans les salles du Louvre, devait s’ouvrirsur la Seine d'après les dessins de David (1). Uinq jours plus tard le comité décidait l’érection d'un nionument sur la place des Victoires, en l’honneur des citoyens morts pour la patrie dans la journée du 10 août, et en même temps il arrêtait que la statue de la Philosophie, chef-d’œuvre d’Houdon, serait placée sur un piédestal au milieu de la Convention nationale.
Et le comité de Salut public ne se préoccupait pas seulement du soin d’embellir et d’assainir Paris, il songeait aussi aux campagnes, si négligées d’ordinaire sons les gouvernemeiiLs monarchiques. C’est ainsi que le 13 lloréal (2 mai 1791) il invitait tous les artistes à concourir à ramélioration du sort des habitants des communes rurales en proposant des moyens simples et économiques de construire des habitations plus commodes et plus salubres, selon les besoins des diverses localités. Les démolitions provenant des chAteaux forts, des constructions féodales et de toutes les maisons nationales dont la conservation serait jugée inutile, étaient mises à la disposition des architectes. Le concours était ouvert pour trois mois, au bout desquels le jury des arts devait désigner les plans jugés dignes par lui d’être mis h exécution. Encore une belle conception avortée. Dans cette même séance fut décrétée la construction du Muséum (2). Un peu plus tard (28 lloréal), tous les artistes architectes étaient conviés à composer des projets et des plans d’architecture civile convt!nant à une république pour les divers monuments à exécuter dans les communes. 11 leur était particulièrement recommandé de donner à chaque espèce de monument le caractère qui lui était propre. On n’aurait pasvoulu,par exemple, qu’une mairie resseniblAt à une église. Lesprojets niisau concours pendant lesmois de prairial et de messidor comprenaient les endroits destinés à l’exercice de la souveraineté du peuple réuni en assemblées primaires, les mai.sons communes, les tribunaux, les justices de paix, les prisons, les théâtres nationaux, les bains publics et les fontaines. Le concours était ouvert jusqu’au 30 messidor et les ouvrages envoyés devaient être jugés par le jury des arts avant le 10 thermidor (3). Hélas! à cette date tous ces magnifiques projets disparaîtront avec le grand citoyen qui peut-être en avait été l’instigateur.
(I) Séance du 7 floréat (26 avril 1794), mêmes présences que dessus.
(2 Ëtaknt présents : Rarére, Carnot, Cullol d'Herbois, Couihon, C.-A. Prieur, Uillaud-Varenne, Robespierre el Robert Liodei. Registre des délibérations et arrêté». (Architu, uét suprù.)
(3) Séance du 28 lluréal (17 mai 1794;. iMémes présences que dessus.