LIVRE XIV. — DES IDÉES REI.ICIEI'SES ET MORALES SM
qut! la cause l’en sera bien connue (1). » Si encore toute superstition avait pu être tuée du coup, si la persécution avait anéanti toutes les croyance.s, en admettant qu'il soit bon de détruire dans les cœurs le sentiment religieux ! Mais non, la superstition se retrempait dans la persécution même et prenait de nouvelles racines. Robespierre et le comité de Salut public n’ignoraient point ces conséquences forcées quand ils opposaient de si vives résistances aux vexations dirigées par certains proconsuls contre toute espèce de culte. On a vu comment, interprète de la pensée de son frère, Augustin Robespierre s’était conduit dans ses diverses missions; que de maux eussent été évités si son exemple eût été partout suivi ! L’intolérance des fanatiques de l’athéisme avait fait h la Révolution plus d’ennemis que ne lui en avait suscité l’émigration tout entière, (le fut pour parer à une désaffection qui menaçait de devenir générale, ce fut pour remettre un peu de sérénité dans les âmes, ce fut, en un mot, pour déjouer la conspiration des consciences que Maximilien composa son discours sur les rapports des idées religieuses et morales avec les principes républicains.
Un silence profond régnait dans la Convention nationale quand, le 18 floréal (7 mai 1791), il monta à la tribune. Dès le début il semble indiquer que le temps est proche où la Révolution aura accompli son œuvre ; « Citoyens, c’est dans la prospérité que les peuples, ainsi que les particuliers, doivent, pour ainsi dire, se recueillir pour écouter, dans le silence des passions, la voix de la sagesse. Le moment où le bruit de nos victoires retentit dans l’univers est donc celui où les législateurs de la République française doivent veiller avec une nouvelle sollicitude sur euxmêmes et sur la patrie, et aflérmirles principes sur lesquels doivent reposer la stabilité et la félicité de la République. » .\près un long regard porté sur les siècles passés, où la terre avait été le partage de la tyrannie, où la vertu et la liberté s’étaient à peine reposées un instant sur quelques points du globe, Robespierre se demande comment, à l’heure où il parle, la moitié du globe est encore plongée dans les ténèbres quand l’autre moitié est éclairée, et comment surtout l’Europe a pu faire de si étonnants progrès dans l’art et dans les sciences alors qu’elle semble dans l’ignorance des premières notions de la murale publique. Ah! la principale raison lui paraissait bien facile à saisir: les rois, de qui dépendaient jusque-là les destinées de la ten-e, ne craignaient ni les grands géomètres, ni
i) Les députés de l'Aiu à leur collègue Hobei>pierre, membre du comité de Salut |mbiU', K'Uic iuédito eu date du 19 floréal de 1 au 11. (Collection Portiez (dePOise.)
IIISTOIIIE DE nOBESPIERRE
h-s grands ppintrcs, ni les grands poètes, tandis qu’ils redoutaient les philosoplies rigides et les défenseurs de rhuinanité.
Patience toutefois! la raison est en marche contre les trénes, par des routes détournées, mais sûres. Kt ici l’orateur ne pouvait se défendre d’une fierté bien légitime en voyant de combien d’années la France devançait le reste de l’espèce humaine dans les voies de l'atl'ranchissoment, en voyant l’Europe prodiguer son sang pour river les chaînes de l’humanité quand la France répandait le sien pour les briser. « Nos sublimes voisins, » ajoutait-il, « entretiennent gravement l’univers de la santé du roi, de ses divertissements, de scs voyages; ils veulent absolument apprendre à la postérité à quelle heure il a dîné, à quel moment il est revenu de la chasse; quelle est la terre heureu.se qui, îi chaque instant du jour, a eu l’honneur d’étre foulée sous ses pieds augustes; quels sont les noms des esclaves privilégiés qui ont paru en sa présence. Nous lui apprendrons, nous, les noms et les vertus des héros morts en combattant pour la liberté. » Aussi comme Robespierre se félicite d’être né sur celte terre de France si favorisée de la nature et comblée de tous les dons du ciel, au milieu de cette contrée généreuse qui allait offrir au monde le spectacle inconnu de la démocratie établie dans un vaste empire! Il enseignait ensuite les préceptes nouveaux qui devaient présider au gouvernement des peuples. Comment ne pas applaudir des deux mains à ces préceptes, pure expression de la .sagesse même et de la vérité éternelle. L'art de gouverner, qui jusque-là avait été l’art de tromper et de corrompre les hommes, ne devait consister, suivant lui, qu’à les éclairer et qu’à les rendre meilleurs. Il n’admettait d’autre but à toutes les institutions sociales que la justice, de laquelle dépendaient à la fois le bonheur public et le bonheur privé. Enfin l’unique fondement de la société civile était à ses yeux la morale, et la science mystérieuse de la politique et de la législation devait se réduire à mettre dans les lois et dans l’administration les vérités morales reléguées dans les livres des philosophes, et à appliquer à la conduite des peuples les notions triviales de probité que chacun était obligé d’employer pour sa conduite privée. Partant, plus d’assassinats sous le nom de guerre, plus de vols ni de spoliations sous prétexte d’impôts et sous le nom de conquêtes. De l'examen du mécanisme administratif des monarchies en général, et de l’Angleterre en particulier, il concluait, non sans quelque raison, que l’immoralité était la base du despotisme, comme la vertu était l’essence de la République.
! Robespierre refaisait ensuite la peinture des maux auxquels deux factions rivales .avaient exposé la patrie : l’une sapant les fon-