LIVRE XIV. — UES IDÉES HELIGIEI'SES ET MORALES
dements de la liberté par le modérantisme, l’autre par la fureur. Il rappela l’époque bien récente encore où l’usage du bon sens semblait interdit au patriotisme, où, grùce à une subversion totale des idées révolutionnaires, « l’aristocratie, absoute de tous ses crimes, tramait très-patriotiquement le massacre des représentants du peuple; où, gorgés des trésors de la tyrannie, les conjurés prêchaient la pauvreté. Affamés d’or et de domination, ils prêchaient l’égalité avec insolence pour la faire haïr; la liberté pour eux était l’indépendance du crime, la Révolution un trafic, le peuple un instrument, la patrie une proie. » Voilà bien un portrait anticipé et frappant des Thermidoriens. L'orateur s’élevait ensuite avec une éloquence vraiment admirable contre les énergumènes qui avaient déclaré aux consciences une guerre insensée : « Ils ont érigé l’immoralité non-seulement en système, mais en religion ; ils ont cherché à éteindre tous les sentiments généreux de la nature par leurs exemples autant que par leurs préceptes. Que voulaientils ceux qui, au sein des conspirations dont nous étions environnés, au milieu des embarras d’une telle guerre, au moment où les torches de la discorde civile fumaient encore, attaquèrent tout à coup tous les cultes par la violence? Quel était le motif de cette grande opération tramée dans les ténèbres de la nuit, à l’insu de la Convention nationale, par des prêtres, par des étrangers et par des conspirateurs? Était-ce l’amour de la patrie? La patrie leur a déjà infligé le supplice des traîtres. Était-ce la haine des prêtres? Les prêtres étaient leurs amis. Était-ce l’horreur du fanatisme? C’était le seul moyen de lui fournir des armes. Était-ce le désir de hâter le triomphe de la raison ? Mais on ne cessait de l’outrager par des violences absurdes et par des extravagances concertées pour la rendre odieuse, on ne semblait la reléguer dans les temples que pour la bannir de la République.... N’était-ce pas là la politique des ennemis les plus acharnés de la Révolution, de Pitt, des émigrés et des rois coalisés contre la France? » Ah! il fallait, au contraire, accueillir avec empressement toute doctrine, toute inslitution de nature à consoler et à élever les âmes, et rejeter bien loin celles qui tendaient à les dégrader et à les corrompre. « Ranimez, » disait-il, « exaltez tous les sentiments généreux et toutes les grandes idées morales qu’on a voulu éteindre; rapprochez par le charme de l’amitié et par le lien de la vertu les hommes qu’on a voulu diviser. Qui donc t’a donné la mission d’annoncer au peuple que la Divinité n’existe pas, ô toi qui te passionnes pour cette doctrine aride, et qui ne te passionnas jamais pour la patrie? Quel avantage trouves-tu à persuader à l’horame qu’une force aveu-
gle préside ii ses destinées et frappe au hasard le crime et la vertu, que son âme n’est qu'un souffle léger qui s'éteint aux portes du tombeau? L’idée de son néant lui inspirera-t-elle des sentiments plus purs et plus élevés que celle de son immortalité? Lui inspirera-t-clle plus de respect pour scs semblables et pour lui-même, plus de dévouement pour la patrie, plus d’audace à braver la tyrannie, plus de mépris pour la mort et pour la volupté? Vous qui regrettez un ami vertueux , vous aimez â penser que la plus belle partie de lui-méme a échappé au trépas! Vous qui pleurez sur lo cercueil d’un fils ou d’une épouse, êtes-vous consolés par celui qui vous dit qu’il ne reste plus d’eux qu’une vile poussière? Malheureux qui expirez sous les coups d’un assassin, votre dernier soupir est un appel à la justice éternelle ! L’innocence sur l’échafaud fait pâlir le tyran sur son char de triomphe : aurait-elle cet ascendant si le tombeau égalait l’oppresseur et l’opprimé? Si l’existence de Dieu, si l'immortalité de l’âme n’étaient que des songes, elles seraient encore la plus belle des conceptions de l’esprit humain. » Pour répondre d’avance à ceux qui l’accusent d’avoir érigé l’athéisme en crime, Robespierre avait soin d’ajouter qu’il ne s’agissait point ici de faire le procès à aucune opinion philosophique en particulier, ni de nier que tel philosophe pût être vertueux par' la seule force d’une raison supérieure ; .seulement il raisonnait en lé- ' gislateur, et, voyant dans l’idée de Dieu et de l’immortalité de l'ânie un rappel.continuel â la justice, il la trouvait sociale et républicaine â la fois. Au reste, plein de respect pour la liberté de conscience, il recommandait à ses concitoyens et à la Convention la plus large tolérance en matière religieuse : « car, » disait-il, « on ne doit jamais attaquer un culte établi qu’avec prudence et avec une certaine délicatesse, de peur qu’un changement subit et violent ne parais.se une atteinte portée à la morale et une dispense de la probité même. » Celui-là lui paraissait un prodige de génie qui pouvait remplacer Dieu dans la vie sociale. Que s’il se trompait quant à lui, c’était du moins avec touteeque le monde était habitué à révérer. N’était-il point avec Cicéron contre César s’égarant au milieu du sénat dans une digression contre le dogme de l’immortalité de l’âme? N’avait-il pas aussi pour lui Socrate et Platon? Voici en quels termes il faisait l’éloge de son maître Rousseau ; « Parmi ceux qui se signalèrent dans la carrière des lettres et de la philosophie, un homme, par l’élévation de son âme et par la grandeur de son caractère, se montra digne du ministère de précepteur du genn^ humain. Il attaqua la tyrannie avec franchise, il parla avec enthousiasme de la Divinité. Ah! s’il avait été témoin de cette Révolution