LIVRE XIV. — DES IDÉES RELIGIELSES ET MORALES
dont il fut le précurseur et qui l'a porté au Panthéon, qui peut douter que son âme généreuse eût embrassé avec transport la cause de la justice et de l'égalité ! » Cette glorification de l'auteur du Contrat social venait après une vive satire de certains philosophes du XVIII' siècle, pereécuteurs acharnés de Jean-Jacques , « charlatans ambitieux qui, » disait Robespierre, « avaient été pensionnés par les despotes tout en déclamant quelquefois contre le despotisme, et, fiers dans leurs écrits, s’étaient montrés rampants dans les antichambres. »
En traçant IfLportrait de ces. écrivains. versatiles qui, après avoir prôné les droits de l’homme dans leurs livres avant la Révolution, s’étaient en quelque sorte ligués depuis pour en empéchei' le triomphe, Maximilien laissa tomber de sa bouche un nom justement honoré, mais qu’on a démesurément grandi, celui de Condorcet. Ah ! certes, il eût été plus noble de sa part d’ensevelir dans l’oubli ses griefs trop fondés, hélas ! contre un homme qui, un mois auparavant, s’était soustrait à la proscription par le suicide. Mais il faut compter avec les faiblesses humaines. Quels flots d’amertume, de son côté, Condorcet n’avait-il point répandu sur Robespierre! Dans quel fiel n’avait-il pas trempé sa plume pour le couvrir de ridicule ! N’étaient-ce point Condorcet et ses collaborateui-s de la Chronique qui s’étaient ingéniés à faire de lui un prêtre, et â le présenter toujours suivi d’un cortège de dévotes? Au souvenir de tant d’injustice et de perfidie, Maximilien ne put s’empêcher d’en flétrir l’auteur en passant.
Ah ! les prêtres ! Écoutez ce que pense d’eux l’orateur, et dites si jamais tableau plus saisissant et plus vrai en aété tracé : « Fanatiques, n’espérez rien de nous. Rappeler les hommes au culte pur de l’Être suprême, c’est porter un coup mortel au fanatisme. Toutes les fictions disparaissent devant la vérité, et toutes les folies tombent devant la raison. Sans contrainte, sans persécution, toutes les sectes doivent se confondre d’elles-mêmes dans la religion univerMÜe de la nature. Nous vous conseillerons donc de maintenir tes principes que vous avez manifestés jusqu’ici. Que la liberté des cultes soit respectée, pour le triomphe même de la raison ; mais qu’elle ne trouble point l’ordre public, et qu’elle ne devienne point un moyen de conspiration. Si la malveillance contre-révolutionnaire se cachait sous ce prétexte, réprimez-là, et reposez-vous du reste sur la puissance des principes et sur la force même des choses. Prêtres ambitieux, n’attendez donc pas que nous travaillions à rétablir votre empire, une telle entreprise serait même au-dessus de notre puissance. Vous vous êtes tués vous-mêmes, et on ne revient pas plus à la vie
HIsiUlHK UE ROBESPIERRE
morale tju'à la vie physique. Et d’ailleurs, qu’y a-t-il entre les prêtres et Dieu? Les prêtres sont îi la morale ce que les charlatans sont h la médecine. Combien le Dieu de la nature est difl'érent du Dieu des prêtres ! Je ne connais rien de si ressemblant k l’athéisme que les religions qu’ils ont faites. A force de défigurer l’Être suprême, ils l’ont anéanti authnt qu’il était en eux ; ils en ont fait tantôt un globe de feu, tantôt un bœuf, tantôt un arbre, tantôt un homme, tantôt un roi. Les prêtres ont créé Dieu à leur image ; ils l’ont fait jaloux, capricieux, avide, cruel, implacable. Ils l’ont traité comme jadis les maires du palais traitèrent les descendants de Clovis, pour régner sous son nom et se mettre à sa place. Ils l’ont relégué dans le ciel comme dans un palais, et ne l’ont appelé sur lu terre que pour demander à leur profit des dîmes, des richesses, des honneurs, des plaisirs et de la puissance. Le véritable prêtre de l'Être suprême, c’est la nature; son temple, l’univers; son culte, la vertu; ses fêtes, la joie d’un grand peuple rassemblé sous ses yeux pour resserrer les doux nœuds de la fraternité universelle et pour lui présenter l’hommage des cœurs sensibles et purs. Prêtres, par quel titre avez-vous prouvé votre mission? Avez-vous été plus justes, plus modestes, plus amis de la vérité que les autres hommes? Avez-vous chéri l’égalité, défendu les droits des peuples, abhorré le despotisme et abattu la tyrannie? C’est vous qui avez dit aux rois ; l'oiM êtes les images de Dieu sur la teire, c'est de lui seul que vous tene% votre puissance. Et les rois vous ont répondu ; Oui, vous êtes vraiment les envoyés de Dieu, unissons-nous pour partager les dépouilles et les adorations des mortels. Le sceptre et l’encensoir ont conspiré pour déshonorer le ciel et pour usurper la terre. Laissons les prêtres et retournons k la Divinité. »
Ce morceau fut de tout le discours celui qui excita les plus chaleureux applaudissements ; k chaque instant il avait été interrompu par d’enthousiastes acclamations ; preuve assez manifeste des mauvaises dispositions de la Convention en général k l’égard du clergé ; mauvaises dispositions exagérées encore dans les départements par la plupart des députés en mission. A la suite de ce passage, Robespierre énuméra les diverses fêtes dont la célébration était digne de la République et du peuple français. L’une de ces fêtes devait être consacrée k la mémoire des béros morts pour la liberté. Comme k ce propos il rappelait le souvenir du jeune Barra, qui nourrissait sa mère et qui mourut pour la patrie, des cris formidables de vive la ïlépublique se firent entendre, poussés par un grand nombre d'enfants admis k la séance avec une députation de la section de la Fontaine Grenelle. De bruyants applaudissements répondirent k
Digitizeo oy vjuogle