‹ Histoire de Robespierre d'après des papiers de famille les sources originales et des documents entièrement inéditsChapitre 212 sur 354 · LIVRE XIV. — DES IDÉES RELlClELSES ET MORALES · texte numérisé non relu

LIVRE XIV. — DES IDÉES RELlClELSES ET MORALES

ces cris (d). Quand le silence se fut rétabli, Robespierre reprit la parole pour raconter un acte d'héroïsme d’un autre enfant,- acte qui ne le cédait en rien à celui du jeune Barra. C’était au moment ofi un détachement de rebelles marseillais se disposait à franchir la Durance, pour égorger une petite troupe de républicains désarmés. Il n’y avait qu’un moyen de salut pour ceux-ci ; couper le câble du bâtiment qui portait leurs bourreaux. La tentative semblait une chimère; tout â coup un enfant nommé Viala, s’emparant d’une hache, s'élance au bord du fleuve et frappe le câble de toute sa force. Blessé par une première décharge de mousqiieterie, il relève encore sa hache et se dispose à redoubler, quand, atteint mortellement par une seconde décharge, il tombe en s’écriant: « Je meurs, cela m’est égal, c’est pour la liberté! » Ce récit arracha îi l’Assemblée de nouvelles acclamations. Robespierre termina par des considérations générales pleines de grandeur. « Asseyez-vous donc tranquillement sur les bases immuables de la justice... Défions-nous de l’ivresse même des succès. Soyons terribles dans les revers, modestes dans nos triomphes, et fixons au milieu de nous la joie et le bonheur, par la sagesse et par la morale. » A la suite de ce rapport, il lut un décret dont le premier article était ainsi conçu :

a Le peuple français reconnaît l’existence de l’Être suprême et l’immortalité de l’âme. »

Le culte de l’Être suprême devait simplement consister dans la pratique des devoirs de l’homme, au premier rang desquels le rapporteur mettait de détester la mauvaise foi et la tyrannie, de punir les tyrans et les traîtres, de secourir les malheureux, de respecter les faibles, de défendre les opprimés, de faire aux autres tout le bien qu’on pouvait et de n’être injuste envers personne. Une série de fêtes décadaires, instituées pour rappeler l’homme à la pensée de la Divinité et à la dignité de son être, empruntaient leui-s noms d’abord des événements glorieux de notre Révolution, puis des vertus les plus chères et les plus utiles. C’est ainsi qu’elles étaient consacrées à l’Être suprême, au genre humain, â la liberté et à l’égalité, à l’amour de la patrie, à la justice, à la vérité, à la pudeur, k l’amitié, k la gloire, non pas, avait dit le rapporteur, k cette gloire qui ravage et opprime le monde, mais k celle qui l’affranchit, l’éclaire, le console, et qui est, après la patrie, la première idole des cœurs généreux. Il y avait aussi la fête du malheur, auquel l’humanité devait consolations et soulagement, avait dit Robespierre, puisqu’elle était impuissante k le bannir de la terre.

' I J Journal dos dibati et des décrels de la Conrention, num6ro p. £27.

UISTOIKE DE ROUESPIERRE

Ce décret, it jamais fameux, fut adopté a’entliousiasme au milieu d'applaudissements prolongés.

Du rapport dont nous venons de donner une trop rapide analyse, (liez le nom de Condorcet et une attaque violente contre Danton, et 'il restera un des plus magnifiques et des plus imposants discours dont se puisse glorifier la tribune frani;aise. Un témoin auriculaire a écrit que Robespierre le prononça avec un accent que jamais on n’avait trouvé dans aucune autre bouche (t). Il ne s’agissait point ici, comme l’ont trop souvent répété la mauvaise foi et l'ignorance, de discuter sur l'existence de Dieu et l’immortalité de l'âme, encore moins de fonder une religion; la Convention nationale, conséquente avec elle-même, et fidèle au préambule de la constitution décrétée par elle, se contentait de déclarer que le peuple français reconnaissait l’existence de l’Être suprême et l’immortalité de l’âme. Le but de Robespierre fut de ramener dans les consciences troublées un peu de calme et de sérénité, et surtout de mettre fin à l’insupportable intolérance des imitateurs d’Hébert et de Chaumette. 11 ne faut point oublier l’article XI du décret : La liberté des cultes est

MAIXTEM E COXFORMÉMEXT AU DÉCRET DU 18 FRIM.VIRE (2). Il y eut lâ

tout simplement, on le voit, de la part de la Convention, un acte politique, parfaitement moral et parfaitement sensé. Permis à certains dévots de l’athéisme, permis à tous les tartufes du catholicisme de plaisanter et de s’indigner, il n’en reste pas moins dans ce décret une protestation superbe contre le matérialisme grossier dont une .secte, formée de quelques irréligieux de bonne foi et d’une foule de contre-révolutionnaires déguisés, prétendait inonder la France, et contre une intolérance imaginée pour pousser les consciences à la révolte. Charles Nodiera donc eu grandement raison d’écrire : «J’ai entendu souvent ridiculiser la déclaration du peuple français qui reconnaissait l’Être suprême etrimmortalitédei'ûme. J’avoue que, les dogmes admis, le côté bouflbn de cette formule m’échappe tout â fait, et, pour compléter ma pensée, j’ajoute que je la trouve très-convenable et très-belle. Seulement, pour l’apprécier, il faut prendre la peine de se transporter au temps. Rien n’était plus. C’est donc ici la pierre angulaire d’une société naissante. C’est le renouvellement d’un monde ; c’est le cri de ce monde éclos d’un autre chaos, qui se rend compte de sa création et qui rend hommage à son auteur, l’élan de la société entière, le jour où elle a retrouvé les

(t) Tissot. Histoire de la Riootution française, l. V, p. 185.

(2) Voilà ce que le philosophe et toHrant M. Michelet appelle « un grase retour au passé. » Histoire de la Rérolution, t. VII, p.308.

Page 1