LIVRE XIV. — PRODIGIEUX EFFET DE SOX DISCOURS
titres oubliés de sa destination éternelle (1). » On va voir combien esl vraie cette appréciation de Nodier.
A la suite de la lecture du .rapport de Robespierre, dont la Convention nationale ordonna l’impression aux frais de la République et l'envoi à tous les départements, aux armées, aux sociétés populaires (2), David développa un plan de fête à l’Être suprême, fête fixée par le dernier article du décret au 20 prairial prochain. Sur la proposition d’un membre, il fut décidé que le plan de l’artiste serait joint au discours de Robespierre, puis Couthon fit décréter que ce discours serait traduit dans toutes les langues et affiché en placards .sur tous les murs (3).
Dans la soirée même du 18 floréal (7 mai 1794), Lequinio parut aux Jacobins. D'une voix profondément émue, il renditcompte de la séance de la Convention, et ne ménagea pas la louange :’i ce Robespierre parmi les calomniateurs duquel il devait figurer un jour. Il parla du rapport de Maximilien comme d'un des plus beaux qui aient jamais été prononcés à la tribune nationale. Chaque phrase, dit-il, était applaudie. « Nous aurions voulu l’applaudir toutes les fois qu'il imprimait dans nos âmes des sentiments élevés et dignes de la liberté. Il est grand dans ses idées politiques et morales, il est grand dans tous ses détails (4). » A sa voix, la société pria Robespierre de donner lecture de son discours, ce que fit Maximilien au milieu des plus vives acclamations. Il est difficile de rendre bien compte du prodigieux effet que d'un bout de la France à l’autre produisit ce discours monumental. On eât dit que le pays renaissait à la vie. Ce
(1) Soutenirs de la llH'olution, I. 1«, p, Î85, Mil. Ch«r|ieDlier.
(2) Le discours de Robespierre, reproduit par la plupart des journaux du temps, se trouve dons le Moniieur du 19 floréal an II (8 mai 1704)« Par arrêté du comité de Salut public en date du SO floréal, il fut tiré b !^K),000 exemplaires, savoir : 26,500 par le citoyen DeUaffo, 26,500 par le citoyen Charpentier, de Paris, 27,000 par le eitoyeii Nicolas, et 120,000 par l Imprimerie nationale. Arrêté conire-signé : Barère, Col« lot d'Uerbois et Rillaud-Varenne. (^rcAtoea, A F, II, 55.) Ifi 8<> de 45 p. Il y en eut à l’époque plusieurs éditions : in-8^ de 31 p.; iii-So de 48 p.; in-8<> de 56 p.; in'24 de 79 p., orné d’un portrait et de deux gravures, dessinés et gravés par Quevedo; Paris, F. Dufert, Langlois, Basset, au II, in>8° de 122 p., avec un portrait. A la fin du volume on trouve les deux discours prononcés par Robespierre k la fête de l’Être suprême, et Ia liste des inscriptions gravées sur les monuments élevés à Paris pour la fête du 20 prairial. Ce rapport de Robespierre se trouve aussi dans VlHxMre parlementaire, t. WXII, p. 353-381, et dans les (Euvres éditées par I^aponneraye, l. 111, p. 607-643.
(3) Journal des débats et des décrets de la Convention, numéro 595.
(4) IfORiletir du 21 floréal an 11 (lOmai 1794).
fut une ivresse générale. Un des plus vils calomniateurs de Robespierre, un de ces suppôts de la Terreur qui après Thermidor ont essayé de rejeter sur le vaincu la responsabilité des excès auxquels il s’était en vain opposé, l’ex-juré Vilate, n’a pu s'empêcher d'avouer que Robespierre, ouvrant enfin les yeux sur tant de calamités publiques, avait, dans son discours sur la Divinité, semblé de bonne foi résolu à arrêter le torrent dévastateur. « Le géant Robespierre offrait au coeur des hommes, avec tous les charmes séducteurs de l’éloquence philanthropique, le dogme consolateur de l’Être suprême et de l’immortalité de l’âme (1).» Il y eut un enthousiasme qui ne s’était jamais vu, et dont jamais peut-être on ne retrouvera d’exemple. De toutes parts affluèrent à la Convention nationale des adresses où on la félicitait vivement de sa profonde sagesse. Les diverses sociétés populaires de la capitale vinrent en foule complimenter l’Assemblée. Aux Jacobins, la rédaction d’une adresse â la Convention donna lieu, le 20 floréal (IS mai 1794), à quelques débats qui prouvèrent une fois de plus l’esprit de tolérance de Maximilien. Le rédacteur de cette adresse, — c’était le jeune Jullien — avait dit d’après Rousseau, qu’on devrait bannir de la République tous ceux qui ne croiraient pas â la Divinité. — Platon voulait en chasser les poètes. — Ce fut Robespierre qui se chargea de donner cette fois une leçon de tolérance à son jeune ami. « Ce principe, » dit-il, « ne doit pas être adopté. » Ceux-là seuls méritaient d’être poursuivis, selon lui, qui écrivaient contre la liberté. Quant à la maxime de Rousseau, c’était peut-être une vérité bonne à insérer dans un livre, mais il fallait, ajouta-t-il, la laisser dans les écrits de Rousseau, et ne pas la mettre en pratique. L’adresse fut adoptée avec cette modification (2). Le lendemain, à la députation du club des Jacobins, dont l’orateur fit entendre comme un lointain écho de la Profession du vicaire savoyard, Carnot qui présidait la Convention répondit par un discours où les sentiments déistes ne le cédaient en rien à ceux de Maximilien. « Invoquer l’Être suprême, » dit-il dans un mouvement de véritable éloquence, « c’est appeler à son secours le spectacle de la nature, les tableaux qui chassent la douleur, l’espérance
(I) Catuet tecrèlet de la rirolution du 9 ou iO Thermidor, par Vilaie, p. Î3 et 29.
(S) Journal de la Montagne. Nous pourrions à chaque page, à chaque iigne, signaler rétonnanie mauvaise foi des ennemis de Robespierre. Ainsi» dans son fameus acte d’accusaiion» prudemment ébruité après le 9 Thermidor» Laurent Lecointre poussa le mépris de la vérité jusqu’à reprocher à Maximilien d’avoir abusé de l’inexpérience de Jullien en lui faisant prononcer, aux Jacobins, une motion tendante à faire déclarer coupable tout citoyen qui ne croirait pas à rimmorlalité de lame, pour être puni comme traître à la patrie. (Conjurafton formée dis le 5prairial, p. 36.}