LIVRE XIV. — ACCCEIL AUX JACOIIIXS Sül
beau ]cu n’eûlpas eu la calomnie si Robespierre iic s'éUiil pas empressé de repousser lui-même le présent qu’on semblait lui offi-ir. Il parut à la tribune à son tour et, en quelques paroles heureusement trouvées, il sut rester modeste devant une telle explosion d’enthousiasme. Les défenseurs de la liberté, il ne l’ignorait point, étaient prédestines à la rage des factions et aux poignards des tyrans, aussi n’entrait-il pas dans leurs calculs de vivre une longue suite d’années. Mais il était plus facile de les assassiner que de vaincre leurs principes, a Quand les puissances tyranniques de l’Europe se liguent pour étouffer notre immortelle Révolution, » ajouta-t-il, « un ardent partisan des droits sacrés de l’homme ne doit pas s’imaginer qu’il doit vivre longtemps. » Le ton dont fut prononcée cette virulente improvisation, l’éclair rapide dont était illuminée la physionomie de l’orateur, le défi hautain jeté par lui à tous les despotes du monde et à leurs agents, électrisèrent tous les assistants. « Voyez-nous exposés à vos poignards, le sein à découvert, ne voulant pas être environnés de gardes, » disait-il aux tyrans. «Frappez, nous attendons vos coups; calculez avec quelle facilité quelques centaines d’assassins peuvent enfoncer le glaive meurtrier dans le cœur de l’homme de bien qui n’a pour défense que ses vertus, la surveillance du peuple et la Providence. » Et certes si quelqu’un avait le droit de s’exprimer ainsi, c’était bien Robespierre. Voici en quels termes le Moniteur rendit compte du prodigieux effet produit par ses paroles : « Des applaudisscmens unanimes et prolongés suivent ce discours énergique où brillent la vraie bravoure, la grandeur d’Ame républicaine, le plus généreux dévouement à la cause de la liberté et la philosophie la plus prononcée. »
Comme Robespierre achevait de parler, un jeune homme se leva pour demander que dans la prochaine fête du 20 prairial des honneurs civiques fussent rendus au serrurier Geffroy, grièvement blessé en arrêtant l’assassin de Collot d’Herbois; ce jeune homme, c’était Rousselin. Pareille proposition, venant d’un des plus fervents amis de Danton, devait naturellement paraître suspecte à Robespierre. Il y vit une singulière connexité avec celle de donner des gardes aux représentants du peuple, et il remonta à la tribune pour les combattre résolûment l’une et l’autre. Il montra comment toutes deux étaient de nature à jeter une défaveur marquée sur les députés de la nation, que ne tarderaient pas il accabler l’envie et la calomnie s'ils se trouvaient chargés d’honneurs superflus; comment enfin on parviendrait ainsi à tourner contre eux toutes les inventions de la haine, et surtout à leur ravir la satisfaction d’agir avec désin-
térossonieiit. Tout Robespierre est bien dans cette dernière raison, décisive îi ses yeux. Maximilien, paraît-il, avait été averti des projets du jeune Rousselin, car il lui reprocha d’ôtre venu aux Jacobins avec l’idée de leur demander d’aller en corps, dans le temple de la Raison, rendre grâces ii l’Être suprême d’avoir conservé les jours de deux représentants du peuple. C’eût été là un retour à l’idolâtrie monarchique , et Robespierre signala avec une certaine indignation les inconvénients d’une pareille mesure, à la proposition de laquelle Rousselin n’avait renoncé, prétendit-il, que sur les vives représentations de quelques patriotes.
Couthon vint ensuite annoncer à la société que ce jeune homme avait été dénoncé au comité de Sûreté générale et accusé, entre autres faits, d'avoir dépensé, dans une mission surprise au comité de Salut public, une somme de quatre-vingts à cent mille livres. 11 n’en fallut pas davantage pour faire prononcer syr-le-champ l’exclusion de Rousselin, au cœur duquel resta toujours comme une plaie saignante la trace de cet affront (1).
(1) Voyez, pour cette séance des Jacobins, le Honiteur du 10 prairial an It [39 mai I79é). — Alexandre Rousselin, connu depuis sous le nom de Saint-Albin, a vécu de longues années après la Révolution, et il s’est montré l’un des détracteurs les plus acharnés de la mémoire de Robespierre. Disons tout de suite, du reste, k l’bonnenr du jeune ami de Danton, qu'il demeura toute sa rie Sdèle aux principes de la Rérolulion ; ce qui lui fait une place k part parmi les ennemis de Haximiiien. Nous regrettons seulement que notre rftie sévère d'historien nous oblige k lui reprocher d'avoir manqué de justice et d'équité h l'égard de ce dernier. Il a eu grandement tort notamment, comme on va le voir, d'attribuer k Robespierre les mesures de rigueur dont il fut l’objet en messidor et en thermidor. Parmi les dénonciations auxquelles donnèrent lieu contre le jeune Rousselin les deux missions dont il futchargé.k Provins et h Troyes, par le comité de Salut public, nous en avons nne sons les yeux, excessivement grave, signée par un grand nombre d'habitants de la ville de Troyes. Rousselin était alors fort jeune, il avait pu pécher par exagération de zèle. Toujours est-il que ces dénonciations furent les seules causes de son renvoi devant le tribunal révolutionnaire , et non point l'inimitié de Robespierre qui n’a même pas signé le mandat de renvoi, mandat que nous sommes heureux de pouvoir mettre tons les yeux de nos lecteurs ; 0 Paris, le 37 messidor, le comité de Salut public arrête que Rousselin est renvoyé au tribunal révolutionnaire pour y être jugé avec ses complices, et que le citoyen Augustin Guelon remettra k cet effet sur-le-champ k l'accusateur publie les pièces et dénonciations qu’il a présentées an comité, et lui donnera verbalement tous les antres renseignements qui sont è sa connaissance. Signi : Couthon, Billaud-Varenne, Collet d'Herbois, Barère, Carnot, n (Arckseea, F 7, 4437.) Il est donc arefaifeux de dire avec le rédactenr de la Biograpkie univertiUi, que Ronsseiin de Saint-Albin fut, par lu ordru de Bobetpieire, mis en état d’arrestation et traduit devant le tribunal révolutionnaire comme appartenant k la faction des orléanistes et des indulgents. Que penser maintenant du libelliste Prudbomme qui, dans son histoire prétendue impartiale (les crimes et des erreurs de la Révolution, fait dire k Robespierre en plein club des Jacobins : « On parle de ma puissance, et je n'ai pu faire tomber sous le glaive des lois un jeune scélérat, rejeton de la fketion de Danton, s Je m'étonne d’une chose, c'est.