‹ Histoire de Robespierre d'après des papiers de famille les sources originales et des documents entièrement inéditsChapitre 221 sur 354 · LIVRE XIV. — SUR LES CRIMES DES ROIS COALISÉS · texte numérisé non relu

LIVRE XIV. — SUR LES CRIMES DES ROIS COALISÉS

puisque nous avons assez bien servi notre patrie pour avoir été jugés dignes des poignards de la tyrannie. Il est donc pour nous de glorieux dangers courir ! Le séjour de la cité en offre au moins autant que le champ de bataille... Nous payons de plus d'une manière notre dette k lapatrie.O rois et valets des rois, ce n’est pas nous qui nous plaindrons du genre de guerre que vous nous faites, et nous reconnaissons d’ailleurs qu’il est digne de votre prudence auguste. Il est plus facile en effet de nous ôter la vie que de triompher de nos principes ou de nos armées. L’Angleterre, l’Italie, l’Allemagne, la France elle-même vous fourniront des soldats pour exécuter ces nobles exploits. Quand les puissances de la terre se liguent pour tuer un faible individu, sans doute il ne doit pas s’obstiner à vivre ; aus.si n’avons-nous pas fait entrer dans nos calculs l’avantage de vivre longuement. Cen’est point pour vivre que l’on déclarela guerre à tous les tyrans et, ce qui est plus dangereux encore, h tous les fripons. » Ah ! comme il avait raison, lui qui devait tomber sous les coups des plus vils coquins de l’Assemblée ! Interrompu par les applaudissements, il reprit d’un accent de plus en plus ému : «Quel homme sur la terre a jamais défendu impunément les droits de l’humanité? 11 y a quelques mois, je disais à mes collègues du comité de Salut public : «Si lesarmées'de la République sont victorieuses, « si nous démasquons les traîtres, si nous étouffons les factions, ils « nous assassineront»; et je n’ai point du tout été étonné de voirréaliscr ma prophétie. Je trouve même, pour mon compte, que la situation où les ennemis de la République m’ont placé n’est pas sans avantage; car plus la vie des défenseurs de la liberté est incertaine et précaire, plus Ils sont indépendants de la méchanceté des hommes. Entouré de leurs assassins, je me suis déjà placé moimême dans le nouvel ordre de choses où ils veulent m’envoyer; je ne tiens plus à une vie passagère que par l’amour de la patrie et par la soif de la justice, et, dégagé plus que jamais de toute considération personnelle, je me sens mieux disposé à attaquer avec énergie tous les scélérats qui conspirent contre mon pays et contre le genre humain. Plus ils se dépêchent de terminer ma carrière ici-bas, plus je veux me hâter de la remplir d’actions utiles au bonheur de mes semblables. Je leur laisserai du moins un testament dont la lecture fera frémir les tyrans et tous leurs complices.» De frénétiques applaudissements l’interrompirent de nouveau et lui prouvèrent que l’immense majorité de la Convention était avec lui. Mais lesTallien, les Bourdon, les Fouché, les Rovère, les Carrier, de quels frémissements de colère sourde ne devaient-ils pas être saisis en entendant Robespierre flétrir les intrigues et les vices comme ramenant nécessaire-

ment les peuples 11 la tyrannie ! Confiant dans les principes de la Convention, Maximilien comptait sur elle, et sur elle seule, pour consolider la liberté ; et avec quelle voix de prophète il ajoutait :

« Si la France était gouvernée pendant quelques mois par une législature corrompue ou égarée, la liberté serait perdue, la victoire resterait aux factions et à l'immoralité. » N'est-ce pas là précisément ce qui SC réalisera de point en point après Thermidor ! En dénonçant au monde toute cette foule de fripons, d'étrangers, de contre-révolutionnaires hypocrites venant se placer entre le peuple et ses représentants pour tromper l'un et calomnier les autres, pour entraver leurs opérations, pour tourner contre lè bien public les lois les plus utiles et les vérités les plus salutaires, il aiguisait peut-être contre lui des poignards, il le savait bien, mais une telle considération n'était pas de nature à lui fermer la bouche.

N'est-elle pas tout à fait noble et touchante cette péroraison : «J'ai assez vécu... j'ai vu le peuple français s'élancer du sein de l'avilissement et de la servitude au faite de la gloire et de la liberté; j'ai vu ses fers brisés et les trônes coupables qui pèsent sur la terre près d'être renversés sous ses mains triomphantes ; j'ai vu un prodige plus étonnant encore, un prodige que la corruption monarchique et l'inexpérience des premiers temps de notre Révolution permettent à peine de regarder comme possible : une Assemblée investie delà puissance de la nation française, marchant d’un pas rapide et ferme vers le bonheur public, dévouée à la causedu peuple et au triomphe de l'égalité, digne de donner au monde le signal de la liberté et l’exemple de toutes les vertus. Achevez, citoyens, achevez vos sublimes destinées; vous nous avez placés à l’avant-garde pour soutenir le premier effort des ennemis de l'humanité; nous mériterons cet honneur. Puissiez-vous déployer constamment cette énergie inaltérable dont vous avez besoin pour étouffer tous les monstres de l’univers conjurés contre vous, et jouir ensuite en paix des bénédictions du peuple et du fruit de vos vertus. » L’émotion de l’orateur s’était communiquée à l'Assemblée tout entière; quand il descendit de la tribune ce fut au milieu des transports et des acclamations de ses collègues et de la foule compacte qui garnissait les tribunes (l).La Convention décréta que le discours de Robespierre serait imprimé aux frais de la République et traduit dans toutes les langues.

Aucun murmure ne troubla ce concert d’enthousia.sme. Les fri-

(1) Voyez, pour cette séance du 7 prairial, U Moniteur du 10 prairial (29 mai 1794 .

La plupart des journaux du temps publièrent ce discours, qui parut en brochure in-b * ■

de 8 pages. Il y en eut plusieurs éditions, dont une, entre autres, in-32 de 22 page^

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