‹ Histoire de Robespierre d'après des papiers de famille les sources originales et des documents entièrement inéditsChapitre 224 sur 354 · LIVRE XIV, — FÊTE DE L’ÈTRE SUPRÊME · texte numérisé non relu

LIVRE XIV, — FÊTE DE L’ÈTRE SUPRÊME

de nos armes (2). » Faut-il s'étonner que de si nobles paroles aient retenti profondément dans l’âme des auditeurs? D'unanimes et bruyantes acclamations saluèrent de nouveau Maximilien lorsqu'il eut cessé de parler.

Cette première partie de la fête terminée, on se mit en marche pour le Champ de Mars, où une montagne avait été élevée, du sommet de laquelle la Convention nationale devait entendre les hymnes et les chants patriotiques composés pour la circonstance. L'Assemblée venait à la suite d’un groupe de vieillards, de mères de famille, d'enfants et de jeunes filles. Vêtu d'une culotte de nankin et d'un habit bleu barbeau, la taille serrée d’une ceinture aux couleurs nationales, la tête coiffée d'un chapeau orné d’nn panache tricolore, et tenant li la main, comme tous ses collègues, un bouquet composé d'épis de blé, de fleurs et de fruits, Robespierre marchait en avant, en sa qualité de président. C'était tout simple et tout naturel. Eh bien ! combien de fois ne lui a-t-on pas reproché, depuis, de s'être orgueilleusement isolé de ses collègues et d’avoir établi entre eux et lui une distance injurieuse ! Il précédait la Convention uniquement parce que, quatre jours auparavant, comme on l’a vu, elle l'avait choisi pour son président (1), et il marchait à sa tête, confondu pour ainsi dire avec ceux qui se trouvaient au premier rang (2).

Si le décret relatif à l'Être suprême et à l'immortalité de l'âme avait été reçu par l'immense majorité des Français comme un rayon d’espérance et le gage d’une pacification prochaine à l’intérieur, il avait indisposé un certain nombre d’hébertistes de la Convention ; mais au fond les ennemis de Robespierre, les Fouché, les Tallieu, les Bourdon, les Courtois, se souciaient fort peu de Dieu ou de la déesse Raison ; ils faisaient de l’irréligion un trafic, comme plus tard quelques-uns d'entre eux mettront leurs intérêts sous la sauvegarde

obligés de recourir h U supposition commune et commode d’un faiseur obligeant qui fournissait k ses traraux oratoires, et sans doute k ses improsisations, le fruit de quelques reilles éloquentes dont il n'a jamais trahi le secret. » (Sounenirs de la dévolution, 1. 1, p. S51 de l'édition Charpentier.)

(1) Telles ont été la mauvaise foi et l’ignorance des ennemis de Robespierre que nous lisons dans les Mémoires de Tbibaudeau : a À dtttein on par hasard , il se trouva k la première place dans une procession en l’honneur de l'Être suprême. » (T. I, p. 64.) Et c’est un membre de la Convention qui a écrit cela! Bailleul, qui ne s’est point privé de calomnier Robespierre, quoique étant un des soixante-treize sauvés par lui, ne comprend pas du moins, dans ses Esquisses, comment on a pu s’étonner qu’k la fête de l’Être suprême, Maximilien ail marché k la tête d’une Assemblée dont il était le président.

(3) C’est ainsi qu’il est représenté dans une gravure que nous avons sous les jeux, et ou l'on volt la Conventiou se disposant k gravir la montagne élevée au Champ de Mars,

HISTOIRE IlE ROBESPIERRE

delà religion restaurée. Ce qui les irrita le plus dans cette cérémonie imposante, ce l'ut le triomphe éclatant de celui dont déjà ils conspiraient la perte. Aux marques de sympathie de la foule pour le président de l’Assemblée, aux acclamations enthousiastes et affectueuses du peuple, ils répondirent par des cris de haine et de fureur. « Voyeivotts comme on r applaudit ! p disaient les uns en allant de rang en rang pour semer le soupçon contre lui dans le cœur de ses collègues (ij.Il n'y a qu'un pas du Capitole à la roche Tarpéienne, s’écriait celui-ci, parodiant un mot de Mirabeau; et celui-là, irrité des applaudissements qui marquaient sa présence : Je te méprise autant que je t'abhorre (2). Bourdon (de l’Oise) fut celui qui se fit remarquer le plus par ses grossiers sarcasmes et ses déclamations indécentes (3). En réponse à ces basses insultes, Robespierre murmura, dit-on, assez haut pour être entendu: « On croirait voiries Pygmées renouveler la conspiration des Titans (4). » C’est là de la pure légende ; mais cette réponse, qui ne tomba certainement pas de la bouche de Maximilien, vient naturellement à la pensée de l’historien indigné. Seulement cette fois les pygmées tueront le colosse.

Aux injures vomies par l’envie Robespierre se contenta d’opposer le mépris et le dédain. N’avait-il pas d’ailleurs une compensation suffisante dans l’ovation dont il était l’objet , et les cris d’amour poussés à ses côtés n’étaient-ils pas assez puissants pour étouffer les discordantes clameurs de la haine? Aucune altération ne parut sur son visage, où se reflétait dans un sourire la joie universelle dont il était témoin. Les chants patriotiques entonnés sur la montagne symbolique élevée au milieu du champ de la Réunion, l’hymne de Chénier à l’Être suprême, qui semblait une paraphrase versifiée de ses discours, et auquel Gossec avait adapté une mélodie savante (5), tempérèrent, et au delà, pour le moment, l’amertume qu’on s’était efforcé de déposer dans son cœur. Mais quand, à

(i) Discoara de Robespierre k la siance du 8 thermidor.

(S) Lecointre a rereudiqud riionneur de cette insulte; il faut le lui laisser tout entier. Ainsi, aux yeux de ce maniaque , le grand crime de Robespierre, c'était « les applaudissements qui marquaient sa présence. «(Confuralton/bmiée dés le 5 pratrsoi, p. 3.)

(3) Notes de Robespierre snr certains députés. Paptere inédUt, t. Il, p. 19.

(é) Ceci est tiré de l'écrit de Vilate intitulé : Lee HytUru de la mire de Dieu dénos- Ut. « Ce mot lui est échappé, » dit Vilate. Hais Vilate, grand inrenteur de mots, oublie de nous dire qui l'a entendu.

(St On a prétendu que Robespierre, aTant cm voir une allusion hoetile k sa personne dans les vers de Chénier, j arait fait substituer l'hymne du'poéte Théodore Desorgues. Voyez k ce sujet un rolume de H. P. Bédouin intitulé Afosalque. H. Bédouin n'appuie son allégation sur aucune espèce de fondement, et il y a Ik de sa part une erreur positire, qu'ont partagée du reste les auteurs de l'Histoire parlemeulaire. On serait bien embarrassé d'ailleurs pour trourer dans la très-longue pièce de Chénier une strophe,

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