LIVRE XIV. — COMMISSIO?! D'ORANGE
C’était ce môme député, on ne l'a sans doute pas oublié, qui s'était si vivement plaint auprès du comité de Salut public des excès commis à Marseille par Barras et Fréron, et, grâce à lui, la vieille cité phocéenne avait pu conserver son nom, dont l’avaient dépouillée ces coryphées de la faction thermidorienne. Placé au centre d’un département où tous les partis étaient en lutte et fomentaient des désordres chaque jour renaissants, Maignct avait fort h faire pour sauve-garder, d’une part, les institutions républicaines dans le pays où il était en mission, et, de l’autre, pour éviter dans la répression les excès commis par les Fouché et les Fréron. Regardant comme impossible d’envoyer à Paris tous les prévenus de conspiration dans son département, comme le voulait le décret du 26 germinal, il demanda à être autorisé â former sur les lieux mêmes un tribunal extraordinaire (1). Fréron et Tallien n’y avaient pas été avec tant de précaution lorsque, de leur autorité privée, ils avaient établi ii Marseille et â Bordeaux des commissions populaires par des arrêtés dont les dispositions étaient bien plus sévères encore que celles de l’arrêté du comité de Salut public qui institua dans le département de Vaucluse la commission d’Orange (2). Les membres du comité avaient délibéré, dès le H floréal, sur la demande de Maignet, et ils avaient ajourné leur décision jusqu’à ce que le citoyen Payai! (de la Drôme) eût,été entendu, à cause de ses connaissances locales (3).
Patriote intègre, à la fois énergique et modéré, connu et apjirécié de Robespierre, Maignet n'avait pas à redouter un refus (4). Une commission composée de cinq membres, chargée de juger les ennemis de la Révolution dans les départements du Vaucluse et des Bouches-du-Rhône , fut en effet établie à Orange par arrêté du co-
ITOi). Cette lettre figure sous le numéro CVIII, It la suite du rapport de Courtois qui, grand ami de Rovére, en a nécessairement tiré contre Maignet les inductions les plus l alomnieuses. Vojcs aussi Papieri inédit!, t. Vit, p. 338.
(1) Lettre à Couttaon, ubi luprà.
(2) Réponse de J. -N. Billaud à Laurent Lecointre, p. 57.
(3) Voyez S ce sujet une lettre de Larigne, secrétaire de Maignet, à Robespierre. Papiers inédits, t. Il, p. 411 ; numéro CIX g. Il la suite du rapport de Courtois.
(éj On sait quel parti la réaction a tiré du fameux incendie de Bédouin, ordonné par Maignet, sur un rapport du commandant Suchet, et exécuté par le futur maréchal de France et duc d'Albuféra en personne. Sept ou huit maisons en tout devinrent la proie lies Danimcs, de l’aveu d’un écrivain peu suspect de partialité en faveur de Maignet. (Voy. la biographie de Maignet par Michaud jeune, dans la Biographie vnioerselle.) Maignet demeura toute sa vie fidèle aux principes de la Révolution, et on ne le vit pas servir les divers gouvernements qui s'élevèrent snr les ruines de la République. Rentré au barreau, uU dans sa jeunesse il s’était montré avec éclat, il mourut en 1834, bfttonnier de l’ordre des avocats.
IIISTOinE DE ROBESPIERRE
mité de Salut public en date du 21 floréal. A cet arrêté était jointe une instruction rédigée par Robespierre, laquelle prescrivait aux membres de la commission de vivre dans cet isolement volontaire qui était le plus sûr garant de l'intégrité des juges, et qui par cela même leur conciliait la confiance et le respect, de repousser toutes les sollicitations dangereuses, de fuir enfin toutes les sociétés et liaisons particulières do nature à influencer la conscience des juges ou affaiblir l'énergie des défenseurs de la liberté [i]. L'établissement de cette commission fut l'œuvre collective du comité de Salut public, et longtemps après Thermidor Billaud-Varenne put dire, sans être démenti , que la Convention n'avait point désapprouvé cette mesure de son comité.
Pareil accord présida à la formation des commissions populaires établies à Paris en vertu du décret du 23 ventôse. Ces commissions étaient chargées de dresser le recensement de tous les gens suspects h déporter aux termes de la loi des 8 et 13 ventôse , de prendre des renseignements exacts sur les individus détenus dans les prisons de Paris, ctdc désigner aux comités de Salut public et de Sûreté générale les patriotes qui se trouveraient en état d'arrestation. De semblables commissions pouvaient rendre les plus grands services ; tout dépendait du patriotisme et de la probité de leurs membres. Aussi, dans une instruction, où l'on reconnaît topt de suite le rédacteur de celle adressée au tribunal d'Orange, était-il rigoureusement recommandé aux membres de ces commissions de tenir une conduite digne du ministère imposant qu'ils avaient à remplir, de n'écouter jamais que la voix de leur conscience, d'être inaccessibles à toutes les sollicitations, de fuir enfin toutes les relations capables d'influencer leurs jugements. Ces commissions furent d'ailleurs composées d'hommes d'une probité antique et d'un patriotisme éprouvé (2). En même temps le comité de Salut public arrêta qu'au commencement de chaque décade l'accusateur public près le tribunal révolutionnaire lui remettrait les listes des afi'aires qu'il se proposait de porter au tribunal dans le courant de la décade (3).
(1) La minute de celte instruction est tout entière de la main de Robespierre. Les direrset pièces relaüres è la commission d’Orange sont signées par Collot d’Herbois. Barère, Robespierre, Robert Lindet, Carnot, Billaud-Varenne et Coutbon. Ces trois derniers ont même signé seuls les pièces les plus importantes. Toyei à ce sujet le rapport de Saladin, p. 50,
(î) Séance du comité de Salut publie des 2é et 25 floréal (13 et 14 mai 1794). Étaient présents : Barère, Carnot, Collot d’Herbois, Coutbon, Billaud-Varenne, Robespierre, C.-A. Prieur, Robert Lindet. (Registre des arrêtés et délibérations du comité de Salut public. ArcAtoei, 436 a a 73.)
(3) Séance du 25 floréal (14 mai 1794).