LIVRE XIV. — LES AUTEURS ÜE LA LOI DE PRAIRIAL tUl
Ce sont ces listes auxquelles nous verrons bientôt Robespierre refuser sa signature.
Eh bien ! il y eut, on peut l’affirmer, au sein du comité de Salut public, pour l’adoption du projet de loi connu sous le nom de loi du 22 prairial, une entente égale à celle qui avait présidé à l’établissement de la commission d’Orange et à la formation des commissions populaires. Que cette loi ait été l’oeavre particulière de Robespierre et de Couthon, agissant à l’instigation du comité, cela est hors de doute. En voulant réagir contre les terroristes par la Terreur, en voulant armer les comités d’une loi qui leur permît de frapper avec la rapidité de la foudre lesTallien, les Fouché, les Rovère, ces hommes « gorgés de sang et de rapines », qui, forts déjà de leurs partisans et de leurs complices, trouvaient encore une sorte d’appui dans les formes de la procédure criminelle, Robespierre commit une faute immense. Parce qu’il avait vu certains grands coupables échapper à la rigueur des lois, qui n’épargnait point les petits, il crut qu’il suffisait de la conscience des juges et des jurés pour juger les prévenus de conspiration contre la sûreté de la République; et parce que certains défenseurs rançonnaient indignement les accusés, parce que les malheureux étaient obligés de s’en passer, il crut qu'il était plus simple de supprimer la défense ; ce fut un tort , un tort irréparable, et qu’il a. Dieu merci I cruellement expié, puisque cette loi de prairial est restée sur sa mémoire comme une tache indélébile. Jusqu’alors il n'avait coopéré en rien à aucune des lois de la Terreur, dont les législateurs principaux avaient été Cambacérès, Merlin (de Douai) et Oudot. Otez de la vie de Robespierre cette loi du 22 prairial, et ses ennemis seront bien embarrassés pour produire contre lui un grief légitime. Nous dirons tout à l'heure avec plus de détail l’usage qu'il entendait faire de cette loi, dont l’exercice fut, par malheur, entièrement laissé à ses ennemis.
Ce qu’il y a de certain et d’incontestable, malgré les dénégations ultérieures des collègues de Maximilien, c’est que le projet de loi ne rencontra aucune espèce d’opposition de la part des membres du comité de Salut public, lequel avait été invité par décret, dès le 5 nivôse précédent, à réformer le tribunal révolutionnaire (i). Chargés par leurs collègues de rédiger un projet de réforme, Robespierre et Couthon y travaillaient, au su de tous, et tous les membres du Comité le jugèrent bon, puisqu’il ne donna lieu ;i
(I) Arüelc 1" da décret ; a La comité de Salât publie fera dane le plus court délai son rapport sur Ica moyens de pefeetiauner l’organisatiott du tribunal rérolutionnaire. » (■milevr du 7 niTése[27 décembre 1794].)
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aucune objection. Un jour, paraît-il, l'accusateur public, informé par le président Dumas qu'on préparait une loi nouvelle par laquelle étaient supprimés la procédure écrite et les défenseurs des accusés, se présenta au comité de Salut public, où il trouva Cüllot d'Herbois, Billaud-Varenne, Carnot, Barère et C.-A. Prieur, auxquels il témoigna ses inquiétudes de ce qu'on abrogeait les interrogatoires et la défen.se des accusés. Fouquier-Tinville pris d'un tendre intérêt pour les prévenus! C'est à n'y pas croire. Ces membres du comité se bornèrent à lui répondre que a cet objet l’egardait Robespierre, chargé du travail (1) ». Fouquier assure encore qu'étant allé se plaindre de la réduction du nombre des jurés, Robespiei're lui ferma la bouche, en présence de Billaud-Varenne, de Collot d'Herbois, de Barère et de Prieur (de la Marne). Or, si ceux-ci avaient soulevé la moindre objection contre le projet de loi, Fouquier-Tinville ii’eftt pas manqué de le rappeler, car ils étaient debout et puissants encore, et l'ex-accusateur public avait tout intérêt ù s'attirer leurs bonnes grâces. Plus tard, il est vrai, certains d'entre eux, devenus à leur tour l'objet de graves accusations, essayèrent de rejeter sur Robespierre et sur Couthon seuls la responsabilité de cette loi ; ils poussèrent le mépris de la vérité jusqu'à prétendre qu’elle avait été présentée à la Convention sans que les comités eussent été même avertis, et ils inventèrent celte fameuse scène qui aurait eu lieu au comité, le matin môme du 23 prairial, dans laquelle Billaud-Varenne, apostrophant Robespierre, lui aurait reproché d’avoir porté seul « le décret abominable qui faisait l’effroi des patriotes ». A quoi Maximilien aurait répondu en accusant Billaud de défendre ses ennemis et en reprochant aux membres du comité de conspirer contre lui; et cela avec de tels cris que la foule se serait rassemblée sur la terrasse des Tuileries. « Tu veux guillotiner la Convention ! » aurait répliqué Billaud. — Nous sommes en l'an III, ne l’oublions pas, et Billaud-Varenne avait grand intérêt à se poser comme un des défenseurs de l’Assemblée. — Alors Robespierre, avec agitation : « Vous êtes tous témoins que je ne dis pas que je veuille faire guillotiner la Convention nationale. » Je te connais maintenant, aurait-il ajouté, eu s'adressant à Billaud ; et ce dernier lui aurait répondu : « Et moi aussi je te connais conme un contre-révolutionnaire (2). » Tout cela doit être sorti de l’imagination féconde de Barère, car dans sa réponse particulière à Le-
(1) Héuioire pour Antoine Quentin Fouquier.,., citt dans rHûfoire parleminfaire, t. XXXIV, p. 247.
(2) Vjij. la Hipome det ancien! amtbrtt det oamiU! aux sa^tatione de LecoiMtre, p. 38, 39, et la note de la page 108.