LIVRE XIV. — VAUSSES INTERPRÉTATIONS
disait-il, <t mais que j'ai été forcé de conquérir. Mon premier d&voir, comme mon premier penchant , est un respect sans bornes pour elle (1). « Ab ! certes, il ne serait point mort le 10 thermidor si ce respect eût été moins grand, moins absolu.
Maintenant, que ses ennemis personnels, que les quelques membres tarés de la Convention en aient jugé autrement, qu’ils aient tremblé pour eux au souvenir des grossières invectives dont ils avaient poursuivi Robespierre à la fête du 20 prairial ; que , dans leur épouvante, ils aient cru voir dans certains articles du décret une atteinte aux droits de l’Assemblée, cela est très-possible. Mais ils ne se demandèrent pas si dans ce décret de prairial certaines règles de Injustice éternelle n’étaient point violées; ils ne se demandèrent pas si l’on avait laissé intactes toutes les garanties dont doit être entouré l’accusé; non, ils songèrent à eux, uniquement à eux. De l’humanité , ils avaient bien souci !
Dès le lendemain, profitant de l’absence des membres du comité de Salut public, — Voulland occupait le fauteuil, — ils jetèrent les hauts cris presque au début de la séance conventionnelle. En vain Robespierre avait-il affirmé, que le comité n’avait jamais entendu rien innover en ce qui concernait les représentants du peuple (2) , il leur fallait un décret pour être rassurés. Bourdon (de l’Oise), l’homme aux noires visions , celui que Robespierre a accusé d’avoir tiré un coup de pistolet sur la fille du citoyen Boulanger, et qu’il nous a dépeint se promenant sans cesse avec l’air d’un assassin qui médite un crime (3), manifesta hautement ses craintes et demanda que les représentants du peuple arrêtés ne pussent être traduits au tribunal révolutionnaire sans un décret préalable d’accusation rendu contre eux par l’Assemblée. Aussitêt, le député Delbrel protesta contre les appréhensions chimériques de Bourdon, auquel il dénia le droit de se défier des intentions des comités (4). Bourdon insista et trouva un appui dans un autre ennemi de Maximilien , dans Bernard (de Saintes), celui dont Augustin Robespierre avait dénoncé les excès après y avoir porté remède par tous les moyens en son pouvoir. On était sur le point d’aller aux voix sur la proposition de Bourdon, quand le jurisconsulte Merlin (de Douai) réclama fortement la ques-
(1) Discours du 8 thermidor» p. 10 et 12.
(2) DécIaniioQ de Beroard à la séance du 23 prairial.
(3) Noies de la main de Robespierre. Papiert inédiU^ t. II» p. 20.
(4) Dépuié du Lot k la Convention, Delbrel fut un des membres du conseil des Cinq-Cenu qui résistèrent avec le plus d’énergie au coup d’Ëtat de Bonaparte» et ou l'entendit s’écrier au 19 brumaire que les baïonnettes ne reffrayaient pas. Yoj. le Moniteur <ïü. 20 brumaire an YIII flO novembre).
HlSTOinE DE ROBESPIERRE
üon préalable, en se fondant sur ce que le droit de l'Assemblée de décréter elle-même ses membres d’accusation et de les faire mettre en jugement était un droit inaliénable. L'Assemblée se rendit à cette observation, et, adoptant le considérant rédigé par Merlin, décréta qu’il n’y avait lieu à délibérer (1).
La proposition de Bourdon parut au comité une grave injure. A la séance du 24 prairial (12 juin 1794), au moment où Duhem, après Charlier, venait de prendre la défense du décret, de comparer le tribunal révolutionnaire à Brutus assis sur sa chaise curule, condamnant ses fils conspirateurs, et de le montrer couvrant de son égide tous les amis de la liberté, Couthon monta à la tribune. Dans un discours dont la sincérité n’est pas douteuse, et où il laissa en quelque sorte son cœur se fondre devant la Convention, il repoussa comme la plus atroce des calomnies lancées contre le comité de Salut public les inductions tirées "du décret par Bourdon (de l’Oise) et Bernard de (Saintes), et il demanda le rapport du considérant voté la veille comme un meszo termine.
Les applaudissements prodigués par l’Assemblée à l’inflexible mercuriale de Couthon donnèrent à réfléchir à Bourdon (de l’Oise). Il vint, poussé par la peur, balbutier de plates excuses, protester de son estime pour le comité de Salut public et son rapporteur, pour l’inébranlable Montagne qui avait sauvé la liberté. Robespierre ne futdupe ni de cette fausse bonhomie ni de cette reculade(2). N’était-ce pas ce même Bourdon qui depuis si longtemps harcelait le gouvernement et cherchait à le perdre dans l’esprit de la Convention ? Robespierre ne lui ménagea pas la vérité brutale. Déjà d’ailleurs le comité était instruit des manœuvres ténébreuses de certains députés, sur qui il avait l’œil. Après avoir repoussé dédaigneusemeiit les rétractations de Bourdon, Maximilien lui reprocha de chercher à jeter la division entre le comité et la Montagne. « La Convention, la Montagne, le comité, » dit-il , « c’est la même chose, o Et l’Assemblée d’applaudir à outrance. « Tout représentant du peuple qui aime .sincèrement la liberté, » continua-t-il, « tout représentant du peuple qui est déterminé à mourir pour la patrie, est delà Montagne.» Ici de nouvelles acclamations éclatèrent, et toute la Convention se leva en signe d’adhésion et de dévouement.
(I) Moniteur da 24 prairial (12 juin 1794) etJoumol dee débats et du décrets de la Contention, numéro 629.
;S) CfaoM en vérité bien étrange, c*est Robespierre et Couthon que M. Michelet accuse de reculade. (T. VII, p. 339.) Bourdon (de l'Oise) et Bernard (de Saintes), c'està-dire deux des plus méprisables membres de l’Assemblée, tels sont ici les prophètes rie M. Michelet!