LIVBE XIV. — TALLIEN PRIS EN FLAGRANT DÉLIT DE MENSONGE
notre carrière pénible. C'est assez d'avoir à lutter contre les rois conjurés et contre tous les monstres de la terre, sans trouver à nos cdtés des ennemis. Venez donc à notre secours, ne permettez pas que l'on nous sépare de vous, puisque nous ne sommes qu'une partie de vous-mêmes et que nous ne sommes rien sans vous. Donneznous la force de porter le fardeau immense , et presque au-dessus des efforts humains, que vous nous avez imposé. Soyons toujours justes et unis en dépit de nos ennemis communs, et nous sauverons la République. % Cette énergique et rapide improvisation souleva un tonnerre d'applaudissements. Merlin (de Douai], craignant qu'on n'eût mal interprété le sentiment auquel il avait obéi en s'interposant la veille, voulut s'excuser; mais Robespierre, qui avait une profonde estime pour l'éminent jurisconsulte, s'empressa de déclarerque ses réflexions ne pouvaient regarder Merlin, dont la motion avait eu surtout pour but d'atténuer et de combattre celle de Bourdon. « Ceux que cela regarde se nommeront, » ajouta-t-il. Aussitût Tallien se leva. Le fait, prétendit-il, ne s'était point passé l'avantveille, mais bien la veille au soir, et les individus avec lesquels une collision s'était engagée n'étaient pas des agents du comité de Salut public. < Le fait est faux, b dit Robespierre; « mais un fait vrai, c'est que Tallien est de ceux qui affectent de parler sans cesse publiquement de guillotine pour avilir et troubler la Convention. — Il n'a pas été du tout question de vingt mille espions, objecta Tallien. — Citoyens, répliqua Robespierre, vous pouvez juger de quoi sont capables ceux qui appuient le crime par le mensonge : il est aisé de prononcer entre les assassins et les victimes. — Je vais..., > balbutia Tallien. Alors Billaud-Varenne , avec impétuosité : « La Convention ne peut pas rester dans la position où l'impudeur la plus atroce vient de la jeter. Tallien a menti impudemment quand il a dit que c'était hier que le fait était arrivé ; c'est avant-hier que cela s'est passé, et je le savais hier à midi. Ce fait eut lieu avec deux patriotes, agents du comité de Salut public. Je demande que la Convention ouvre enfin les yeux sur les hommes qui veulent l'avilir et l'égarer. Mais, citoyens, nous nous tiendrons unis ; les conspirateurs périront et la patrie sera sauvée. » Oui , oui! s'écria-t-on de toutes parts au milieu des plus vifs applaudissements (1).
Or les paroles de Billaud-Varenne prouvent surabondamment deux choses : d'abord, que ce jour-là, 24 prairial (12 juin 1794), la désunion n'avait pas encore été mise au sein du comité de Salut
(1) Voyei, ponr r«lt« tétnee, U MonUiur dn 26 prairial (lA jain 1T94}, el le Journal dei dibalt «I det diertU de la Craetalioa, numtroa 630 el 631.
public; ensuite que les rapports de police n’étaient pas adressés à Robespierre particulièrement, niais bien au comité tout entier. On sentira tout à l’heure l’importance de cette remarque. Barère prit ensuite la parole pour insister sur la suppression du considérant voté la veille sur la demande de Merlin (de Douai), aux intentions duquel lui aussi, du reste, s’empressa de rendre hommage; seulement ce considérant lui paraissait une chose infiniment dangereuse pour le gouvernement révolutionnaire, parce qu’il était de nature à faire croire aux esprits crédules que l’intention du comité avait été de violer une des lois fondamentales de la Convention. Et afin d’entraîner l’Assemblée, il cita les manœuvres indignes auxquelles nos ennemis avaient recours pour décrier la Révolution et ses plus dévoués défenseurs. Il donna notamment lecture de certains extraits d’une feuille anglaise intitulée C Étoile (the Star), envoyée de Brest par Prieur (de la Marne), feuille pleine de calomnies atroces contre les hommes de la Révolution, contre Jean -Bon Saint-André, et dans laquelle on rendait compte d’un bal masqué récemment donné Ji Londres au Ranelagh. A ce bal, une femme, déguisée en Charlotte Corday sortie du tombeau et tenant à la main un poignard sanglant, avait poursuivi toute la nuit un individu représentant Robespierre, qu’elle jurait de maraliser en temps et lieu. A cette citation un mouvement d’horreur se produisit dans l’Assemblée. Jouer h l’assassinat des républicains français, c’étaient là distractions de princes et d’émigrés. Ce n’était pas la Terreur qu’on voulait tuer en Robespierre, c’était la République elle-même. Après avoir flétri ces odieux passe-temps de l’aristocratie et montré le sort réservé par nos ennemis aux membres du gouvernement révolutionnaire, Barère termina en demandant le rapport du considérant de la veille et l’ordre du jour sur toutes les motions faites à propos du décret concernant le tribunal révolutionnaire. Ce que l’Assemblée vota au milieu des plus vifs applaudissements (1).
Tout cela est-il a.ssez clair, et persistera-t-on à présenter le décret de prairial comme ayant été soumis à la Convention sans qu’il ait eu l’assentiment de tous les membres du comité? L’opposition dont il fut l’objet de la part de deux ou trois représentants vint des moins nobles motifs et naquit d’appréhensions toutes personnelles. Quant à l’esprit général du décret, il eut l’assentiment unanime ; pas une voix ne réclama, pas une objection ne fut soulevée. La responsabilité de cette loi de prairial ne revient donc pas seulement à Robespierre ou à Couthon en particulier, ou au comité de Salut public, mais à la Convention nationale tout entière, qui l’a votée comme une loi de salut.
(1) «oni/fur du S6 prairial.