‹ Histoire de Robespierre d'après des papiers de famille les sources originales et des documents entièrement inéditsChapitre 236 sur 354 · LIVRE XIV · texte numérisé non relu

LIVRE XIV

NENSONGE HISTORIQUE

Est-il vrai que dès le lendemain même du jour où cette loi fut votée, c'est-à-dire le 23 prairial, Robespierre ait, en plein comité, demandé la mise en accusation ou, comme on dit, les têtes de Fouché , de Tallien et de sept de leurs amis, et que le refus de ses collègues amena sa retraite volontaire du comité? C’est ce qu’a prétendu le duc d’Otranle [1); mais quelle âme honnête se pourrait résoudre à ajouter foi aux assertions de ce scélérat vulgaire, dont le nom restera éternellement flétri dans l’histoire comme celui de Judas? La vérité même paraîtrait suspecte venant d’une telle source. Mais si pareille demande eût été faite , est-ce que les membres des anciens comités ne s’en fussent pas prévalus dans leur réponse aux imputations de Lecointre ? Comment ! ils auraient arraché neuf représentants du peuple à la férocité de Robespierre, et ils ne s’en seraient pas fait un titre d’honneur aux yeux de la Convention à l’heure où on les poursuivait comme des prescripteurs? Or, à quoi attribuent-ils le déchirement qui eut lieu au comité de Salut public? Uniquement aux discussions — très-problématiques — auxquelles aurait donné lieu la loi de prairial. « Robespierre, » disent-il, « devint plus ennemi de ses collègues, s’isola du comité et se réfugia aux Jacobins, où il préparait, acérait l’opinion publique contre ce qu’il appelait les conspirateurs connus et contre les opérations du cx'niiié (2). » Eh bien! la scission ne se produisit pas le 23 prairial, mais seulement aux premiers jours de messidor, comme cela résulte des propres aveux des membres du comité, rapprochés de la déclaration de Maximilien. En effet, ceux-là limitent à quatre décades la durée de ce qu’ils ont appelé la retraite de Robespierre (3), et celui-ci dit très-haut , à la séance du 8 thermidor, que la force de la calomnie et l’impuissance de faire le bien l’avaient obligé de renoncer en quelque sorte depuis six semaines à ses fonctions de membre du comité de Salut public. Quatre décades, six semaines, c’est la même chose. Ce fut donc vers le I" messidor que la désunion se mit parmi les membres du comité. Chaque jour ici à son importance. Quelle fut la cause positive de cette désunion et comment les choses se passèrent-elles? A cet égard, nous sommes réduits à de pures con-

(1) Hémoirei de Joseph Fonchi, doc d'Otrante, p. 23.

(t) Réponse des membres des deux anciens comiiés aux imputalions de Laurent Lecointre, p. 39 et 109.

(3) Ibid., p. U.

jectures, les vaincus de Thermidor ayant eu la bouche fermée par la mort, et les anciens membres du comité s’étant entendus comme larrons en foire pour se donner une apparence de raison contre leurs victimes. Encore doitron être étonné du vide de leurs accusations, qui tombent d’elles-mèmes par suite des contradictions étranges et grossières échappées à leurs auteurs. Nous dirons tout à l’heure à quoi l’on doit attribuer vraisemblablement la brouille survenue parmi les membres du comité, mais il faut ranger au nombre des plus lourds mensonges historiques, la légende des neuf tètes — d’aucuns disent trente — demandées par Robespierre à ses collègues , légende si légèrement acceptée par la plupart des historiens (1).

La vérité est que" le nombre des misérables auxquels il aurait voulu qu’on demandât compte de leurs rapines et du sang criminellement versé par eux, s’élevait à peine à cinq ou six (2), et que les quelques membres menacés s’ingénièrent, comme on le verra bientôt, pour grossir indéfiniment ce chiffre, et firent circuler des listes fabriquées afin de jeter f épouvante au milieu de la Convention et de recruter par la peur des ennemis à Maximilien. Nous allons bientôt tracer le tableau des machinations infernales tramées dans l’ombre contre ce grand homme de bien ; je ne sais s’il y a dans l’histoire exemple d’un aussi horrible complot. Mais auparavant il convient de dire comment Robespierre avait mérité l’animadversion de ceue horde de scélérats, à la tête desquels on doit ranger l’atroce Fouché, le mitrailleur de Lyon, et le héros Tallien.

Robespierre professait dès longtemps, on le sait, un souverain mépris pour Tallien, ce véritable histrion de la Révolution. Une lettre qu'il reçut de lui, le lendemain môme du jour où il l’avait si hautement flétri en pleine Convention, n’était pas de nature à le relever dans son opinion. « L’imposture soutenue par le crime..., ces mots terribles et injustes, Robespierre, retentissent encore dans mon âme ulcérée. Je viens, avec la franchise d’un homme de bien, te donner quelques éclaircissements...,» écrivait Tallien, le23prairial. — La franchise d’un homme de bien!... Ces mots, sous la plume de Tallien, durent singulièrement faire sourire Robespierre. Dans cette lettre, dictée par la frayeur, Tallien sc donnait comme un ami constant de la justice, de la vérité et de la liberté. Les intrigants seuls avaient pu, disait-il, susciter des préventions contre

(1) Citons Tissot, HM. Villiaonii, Tbiers... Ce dernier, qui n'indique jamais ses autorités, s’appuie cette fois sur Vilate. Quel heureux choix ! Uisloire de la Révoluliaa, t. vu, p. 116 de la6>édiüon.

(2J Voyex à cet égard le discours de Saint-Just dans la séance du 9 thermidor.

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