‹ Histoire de Robespierre d'après des papiers de famille les sources originales et des documents entièrement inéditsChapitre 237 sur 354 · LIVRE XIV. — DEUX LETTRES DE TALLIEX .■i · texte numérisé non relu

LIVRE XIV. — DEUX LETTRES DE TALLIEX .■i

lui, mais il offrait sa conduite tout entière à l’examen de ses concitoyens. Ce n'èlait pas la crainte qui lui inspirait ce langage, ajoutait-il, par une sorte d’antiphrase où il essayait vainement de dissimuler sa lâcheté, mais bien le désir de servir sa patrie et de mériter l’estime de ses collègues (1). Robespierre ne répondit pas. Trois jours après, le même Tallien s’adressait en ces termes ù Couthon : « Je t’adresse, mon cher Couthon, l’exposé justificatif dont je l’ai parlé dans ma lettre d’hier. Je te prie de vouloir bien le mettre sous les yeux du comité. Si tu pouvois me recevoir ù l’issue de ton dîner, je serois bien aise de causer un instant avec toi et de te demander un conseil d’ami. La trop confiante jeunesse a besoin d'être guidée par l’expérience de l’âge mûr (2). » Au moment où Tallien s’exprimait ainsi, il conspirait la perte de Maximilien. Il est bon de dire maintenant par quelle série de méfaits cet ancien secrétaire de la commune de Paris s’était rendu suspect non pas seulement à Robespierre, mais au comité de Salut public tout entier.

Envoyé en mission â Bordeaux, Tallien s’y était montré tout d’abord, comme son collègue Baudot, un des plus terribles agents de la Terreur. Non content de faire tomber les têtes des meneurs contre-révolutionnaires, et « de saigner fortement la bourse des riches égoïstes, » il montait à l’assaut des clochers, dépouillait les églises de leur argenterie, arrachait aux prêtres des actes d’abjuration (3), et jetait l’épouvante dans toutes les consciences, en violant effrontément la liberté des cultes. Tout à coup on vit, comme par enchantement, tomber ce zèle exagéré. Le farouche proconsul sc fil le plus doux des hommes, et bientôt à la place d’un austère envoyé de la Convention, Bordeaux posséda une sorte de satrape asiatique. Sous quelle mystérieuse influence s’était donc opéré ce changement subit? Ah ! c’est que dans le cœur du patriote Tallien, une autre affection avait pris la place de celle de la République. Fasciné par

(1J Courtois s’est bien gardé de publier cette lettre. Vojez-Ia dans les Popierttnéiiit, 1. 1, p. ItS.

(2) Cette lettre, également supprimée par les Thermidoriens, faisait partie de ia coileetion Portiez (de l'Oise). On y lit en post-scriptum : ■ Si le comité désire quelques ezplicaüons rerbales, je suis prêt k les lui donner; je resterai h la Convention jusqu'à la fin de la séance. » U. L. Blanc en a donné un extrait dans son Hittaire de la Hétoiiefion, t. XI, p. 171.

(3) \oj. à ce sujet une lettre curieuse d'Ysabean et de Tallien au club des Jacobins, en date du 19 brumaire, dans le Moailear du 12 frimaire (1 décembre 1793).

soi lllSTUinE ÜE nOBESPIERIlE

les charmes de Thérézia Cabarrus qui, apr&s avoir habité successivement Boulogne-sur-Mer et Paris, s’était rendue à Bordeaux afin de terminer l’affaire de son divorce avec son premier mari, le terrible Tallien était devenu en quelque sorte l’espoir des contre-révolutionnaires et des royalistes. Le régime de la clémence succéda aux barbaries passées; mais clémence pour les riches surtout ; la liberté devint vénale. S’il faut en croire l’espion Senar, la Cabarrus tenait chez elle bureau de grâces où l’on traitait à des prix excessifs du rachat des têtes (t). Ce qu’il y a de vrai peut-être, selon nous, dans cette accusation terrible, c’est que la citoyenne Thérézia acceptait de magnifiques présents des familles riches auxquelles elle rendait service, et dont certains membres lui durent la vie. Son empire sur Tallien était sans bornes. Par lui elle obtint une concession de salpêtre, .source de revenus considérables (2). Ne fallait-il pas subvenir au faste tout ii fait royal dans lequel vivaient l’amant et la maîtresse? Tallien, comme son collègue Ysabeau, avait chevaux et voilures, l’équipage d’un ci-devant noble; il avait sa loge au théâtre, et sa place marquée dans tous les lieux publics (3). Les denrées les plus exquises, les meilleurs vins, un pain blanc comme la neige étaient mis en réquisition pour le service des représentants (4). Théâtrale dans toutes ses actions, la citoyenne Thérézia Cabarrus aimait à se montrer en public auprès du tout-puissant proconsul. Vêtue à l’antique, la tête affublée d’un bonnet rouge d’où s’échappaient des flots de cheveux noirs, tenant d’une main une pique, et de l’autre s’appuyant sur l’épaule de son amant, elle se plaisait à se promener en voiture découverte dans les rues de la ville et à se donner en spectacle à la population bordelaise (K). Cela n’étonne guère quand on se rappelle les excentricités auxquelles se livra plus tard M“' Tallien lorsque, reine de la mode, elle habita Paris, où l’on put admirer, aux Tuileries, ses charmes nus livrés à la curiosité obscène du premier venu.

(1) Hétitoiret de Senar, p. 201. Nous arons dit ailleora pourquoi la seule partie des uiéoioires de Senar qui nous paraisse mériter quelque créance est celle qui concerne Tallien. Va;, notre llittoire de Sai*t-Jxut, liv. V, cb. it.

(2'j Rapport de Boulanger sur l'arreataiion de la citoyenne Cabarrus. Papiert iniiitt, t. 1, p. 269.

(3) Voy. ce que dit Jullien dans une lettre b Saint-Jnst en date du 25 prairial, publiée sous le numéro CVII, b la suite du rapport de Courtois, et dans les Papiert inédit! , t. III, p. 37,

(4) Rapprocher b col égard les Mémoire! de Senar, p. 199, et VHitioire impartiale, par Prudhomme, t. V, p. 436, des lettres de Jullien b Robespierre sur l'existence des représentants b Bordeaux.

(5) Mémoire! de Scuar, p. 199.

UVUE MV. TIIÉRÉZIA CABARRLS ET TALLIEN 505

Les deux amants n’étaient pas moins luxueux dans leur intérieur. Un personnage de l'ancien régime , le marquis de Paroy, nous a laissé une description curieuse du boudoir de la ci-devant marquise de Fontenay qu'il avait eu l'occasion de voir en allant solliciter auprès d’elle en faveur de son père, détenu à la Réole. « Je crus, » dit-il, « entrer dans le boudoir des muses : un piano entrouvert, une guitare sur le canapé, une harpe dans un coin... une table îi dessin avec une miniature ébauchée, — peut-être celle du patriote Tallien, — un secrétaire ouvert, rempli de papiers, de mémoires, de pétitions ; une bibliothèque dont les livres paraissaient en désordre, et un métier à broder où était montée une étoffe de salin (t)... » Dès le malin, la cour de l’hôtel où demeuraient les deux amants était encombrée de visiteurs, qui attendaient le lever du fastueux commissaire de la Convention. La belle Espagnole — car Thérézia était Espagnole — avait imaginé, afin de distraire Tallien de ses occupations patriotiques, de paraître désirer vivement son portrait. Le plus habile peintre de la ville avait été chargé de l’exécution, les séances avaient été adroitement prolongées, et par cet ingénieux artifice Thérézia était parvenue à si bien occuper son amant, qu’il avait oublié l’objet de sa mission. C’est du moins ce qu’a bien voulu nous apprendre un admirateur enthousiaste de la citoyenne Cabarrus. Ordre exprès de ne laisser entrer personne avait été donné aux domestiques. Cependant un jour, le directeur du théiltre, Lemayeur, parvint à forcer la consigne, et il trouva « Tallien mollement assis dans un boudoir, et partagé entre les soins qu’il donnait au peintre et les sentiments dont il était animé pour la belle Cabarrus (2). » Ainsi la République entretenait quatorze armées, le sang de toute la jeunesse française coulait à flots sur nos frontières dévastées, Sainl-Just et Le Ras sur le Rhin et dans le Nord, Jean- Bon Saint-André sur les côtes de l’Océan, Cavaignac dans le Midi, Bô dans la Vendée, et tant d’autres s’épuisaient en efforts héroïques afin de faire triompher la sainte cause de la patrie, le comité de Salut public se tenait jour et nuit courbé sous un labeur écrasant, la Convention nationale enfin frappait le monde d’épouvante et d’admiration, tout cela pour que le voluptueux Tallien oubliôt dans les bras d’une femme aux mœurs équivoques les devoirs sévères imposés par la République aux députés en mission.

Ah ! ces devoirs, le jeune envoyé du comité de Salut public, l’ami dévoué de Maximilien, le fils du représentant Jullien (de la Drôme),

(1) yoj. la Biographie uttiveTteUe,k l'art. Princesse de Cuinat.

(2) Lee Femmet ctlibra ie 1789 6 1795, et de leur influence dant la Revolulicii) , par C. LairtulHer, t. Il, p. 286.

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les comprenait autrement. « J'ai toujours suivi dans ma mission, » écrivait-il de Bordeaux à Robespierre, le 1" floréal (20 avril 1794), B le même système , que pour rendre la Révolution aimable, il falloit la faire aimer, offrir des actes de vertu, des adoptions civiques, des mariages, associer les femmes à l’amour de la patrie et les lier par de solennels engagements (1). » La conduite de Tallien n’avait pas été sans Cire dénoncée au comité de Salut public. Obligé d’obéir é un ordre de rappel, l’amant de Thérézia Cabarrus partit, assez inquiet sur son propre compte et sur celui de la femme à laquelle il avait sacrifié les intérêts de la patrie. Il se plaignit h la Oonvention d’avoir été calomnié (2), et pour le moment l'affaire en resta lîi. Mais tremblant toujours pour sa maîtresse, qui, en sa qualité d’étrangérc et de femme d’un ex-noble, pouvait être deux fois suspecte, il eut recours à un singulier stratagème afin de la mettre à l’abri de tout soupçon. Il lui fit adresser de Bordeaux, où il l’avait provisoirement laissée, une longue pétition ù la Convention nationale, pétition très-certainement rédigée par lui, et dans laquelle elle conjurait l’Assemblée d’ordonner à toutes les jeunes filles d’aller, avant de prendre un époux, passer quelque temps « dans les asiles de la pauvreté et de la douleur pour y secourir les malheureux. » Elle-même, qui était mère et déjîi n'Hait plux épouse, mettait, disait-elle, toute son ambition à être une des premières à se consacrer à ces ravissantes fonctions (3). La Convention ordonna la mention honorable de cette adresse au Bulletin et la renvoya aux comités de Salut public et d’instruction. La citoyenne Thérézia Cabarrus s’en tint, bien entendu, k ces vaines protestations de vertu républicaine. Quant au comité de Salut public, il n’eut garde de se laisser prendre îi celte belle prose, où il était si facile de reconnaître la manière ampoulée de Tallien, et, voulant être complètement renseigné sur les opérations de ce dernier, il renvoya à Bordeaux, par un arrêté spécial, son agent Jullien, qui en était revenu depuis peu (4). Les renseignements recueillis par lui furent assurément des plus défavorables, car, le 11 prairial, en adressant ù Robespierre l’extrait d’une lettre menaçante de Tallien au club national de Bordeaux, Jullien écrivait ; « Elle coïncide avec le départ de la Fontenay, que

(1) Voy. cette lettre dans les PapUrt tnddtls, t. lit , p. 5, et k la suite du rapport de Courtois sous le numéro CVII a.

(2) Séance du 22 rentAse (12 mars 1194). Moniteur du 25 rentôse.

(3) Voyei cette pétition dans le Moniteur du 7 floréal an II (26 arril 1794), séance de la Courention du 5 floréal.

(4) Arrêté du 29 floréal au II, signé ; Carnot, Robespierre, Billaud-Varenne et Barère (Arcliirei, A F, II, 58).

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