LIVRE XIV. — THÉRÉZU CABARRUS ET TALLIEN B
le coniité de Salut public aura sans doute fait arrêter; » et quatre jours plus tard, le i 5 prairial, il mandait encore à Maximilien : « La Fontenay doit maintenant être en état d’arrestation. » 11 croyait même que Tallien l’était aussi (1). 11 se trompait pour l’amant; mais quant îi la maîtresse, elle était en effet arrêtée depuis trois jours.
Contrainte par le représentant du peuple Ysabeau de quitter Bordeaux (2) à cause des intrigues auxquelles on la voyait se livrer, Thérézia était accourue à Fontenay-aux-Roses, dans une propriété de son premier mari, où elle avait reçu de fréquentes visites de Tallien. Souvent elle était venue dîner avec lui à Paris chez le restaurateur Méot. Tallien avait pour ami Taschereau-Fargues , commensal de la maison Duplay, et admirateur enthousiaste de Robespierre, qu’après Thermidor, comme nous avons déjà dit, il déchira à belles dents. Ce Taschereau proposa à Tallien de loger sa maîtresse, quand elle viendrait à Paris , rue de l’Union , aux Champs- Élysées, dans une maison appartenant à Duplay, et qu’on pouvait en conséquence regarder comme un lieu de sûreté. Mais déjà le comité de Salut public avait lancé contre Thérézia Cabarrus un mandat d’arrestation. Avertie par Taschereau , elle courut se réfugier à
(1) Voyez ces deux lettres dtns les Papien t. lit, p. 32 et 30, et à la suite du
rapport de Courtois, soos les numéros CVIl h elGVlI g. Si JulUen fils ne monta pas sur l'écliafaud au lendemain de Thermidor, ce ne fut pas la faute de Tallien, qui, lors* qu'il fut entré dans le comité de Salut public, s’empressa de le faire jeter en prison. « Paris, le 28 thermidor. Le comité de Salut public arrête que le citoyen Jullien fils, adjoint k la commission de l'instruction publique, et précédemment agent du comité de Salut public, est destitué de ses fonctions, qu’il sera mis en arrestation , et que les scellés seront apposés sur ses papiers. Collot d'Herbois, Tallien, Ëschasseriaux, Tretlbard, Bréard, C.*A. Prieur, o (/trcAtnes, A F, II, 60.) — Si terrible fut le coup d'Ëtat de Thermidor, et si violente fut la réaction pendant de longues années, que les plus chers amis de Robespierre n'osaient plus avouer leur intimité avec lui. Jullien fils, pendant la grande période révolutionnaire, avait donné , malgré son extrême jeunesse, les preuves d'un ulent, d'une honnêteté et d'une modération qui l’avaient rendu cher k Robespierre, que lui-même k tout propos il appelait son 6on ami. Eh bien ! lui aussi, il renia ce 6on ami, si nous devons nous en rapporter k une lettre de l'ingénieur Jullien, son fils, lettre où nous lisons ces lignes: a Mon père a très-peu connu Robespierre; je crois même lui avoir entendu dire qu'il ne l'avait vu qu'une ou deux fois. C'est mon grand-père Jullien (de la Drème), député à la Convention, qui seul a connu Robespierre... a Or il suffit des citations par nous faites d'extraits de lettres de Jullien fils à Robespierre pour qu'il n’y ait pas de doute possible sur leur parfaite intimité, — intimité, du reste, aussi honorable pour l'un que pour l'autre. Quant aux lettres de Robespierre k Jullien, elles ont été supprimées par les Thermidoriens, et pour cause. Maintenant, on peut voir, par l’extrait de la lettre de l'ingénieur Jullien, combien, dans la génération qui nous a précédés, les hommes mêmes les plus distingués, sont peu an courant des choses delà Révolntion.
(2) Rapport de Boulanger sur l’arrestation de la citoyenne Cabarrus (Papiers inidiU, t. I. p. 2-1).
ses
Versailles ; il était trop tard : elle y fut suivie de près et arrêtée , dans la nuit du 11 au 12 prairial, par les généraux La Vallette et Boulanger (1).
L'impunité assurée à Tallien par la catastrophe de Thermidor, l’influence énorme qu'il recueillit de sa participation à cet odieux guet-apens, n’empêchèrent pas, à diverses reprises, des bouches courageuses de lui cracher ses méfaits à la face. « Entrons en lice, Tallien et moi, » s’écria un jour Cambon. « Viens m’accuser, Tallien; Je n’ai rien manié, je n’ai fait que surveiller; nous verrons si dans tes opérations particulières tu as porté le même désintéressement; nous verrons si , au mois de septembre, lorsque tu étais à la commune, tu n’as pas donné ta griffe pour faire payer une somme d’un million cinq cent mille livres, dont la destination te fera rougir. Oui, je t’accuse, monstre sanguinaire, je t’accuse... on m’appellera robespierriste si l’on veut... je t’accuse d’avoir trempé tes mains, du moins par tes opinions, dans les massacres commis dans les cachots du Paris (2) ! > Et cette sanglante apostrophe fut plusieurs fois interrompue pas les applaudissements. « Nous n’avons pas les trésors de la Cabarrus, nous ! » cria un jour à Tallien Duhem indigné (9).
Maintenant, que des romanciers à la recherche de galantes aventures, que de pseudo-historiens s’évertuent à réhabiliter Tallien et Thérézia Cabarrus, c’est chose qu’à coup sûr ne leur envieront pas ceux qui ont au cœur l’amour profond de la patrie et le respect des mœurs, et qui ne peuvent pas plus s’intéresser à l’homme dont la main contribua si puissamment à tuer la République qu’à la femme dont la jeunesse scandaleuse indigna même l’époque corrompue du Directoire. N’est-ce pas encore un des admirateurs de Thérézia qui raconte qu’un jour qu’elle se promenait sur une promenade publique, les bras et les jambes nus, et la gorge au vent, ses nudités attroupèrent la populace , laquelle, n’aimant ni les divorces ni les apostasies, se disposait à se fâcher tout rouge? Thérézia eût couru grand risque d’essuyer un mauvais traitement si, par bonheur, un député de sa connaissance ne fût venu à passer juste à temps pour la recueillir dans sa voiture (4). « Notre-Dame de Thermidor, » disaient en s’inclinant jusqu’à terre les beaux esprits du temps, les courtisans de
(1) Rapport de Boulanger. Voyez ausai une brochure intitulSe Tatekereau-Fargutt à Robupitrrt, publiée apréa Tbermidor, et qu’il faut lire uéceuairenient aaec beaucoup de défiance.
(2) Séance du 18 brumaire an III, Uonileur du 20 brumaire (10 notembre 1794).
(3) Séance du 11 nWéae an III. Voyez la Jfoailaur du 13 nitdse (2 janrier 179S).
(4) Lu Femmu céUbru, par Lairtullier, t. II, p. 3 et 5.